jeudi 20 février 2020

Y. Allegret, Les enfants éblouis


C’est un spectacle qui se présente , ou bien comme une antinomie (et alors il est raté, et le temps de la représentation, démesurément stagnant, est une tourbe qui nous déchausse), ou bien comme un paradoxe (et alors c’est un trou noir qui absorbe tout alentours pour devenir vif)  . A la première des représentations auxquelles j’ai assisté, j’ai été la proie de la contradiction; la seconde fois, éblouie par le jour des paradoxes. De quoi s’agit-il exactement, et que s’est-il passé ?

On pourrait d’abord croire que ce qui nous est donné à voir, c’est un télescopage brutal et malvenu:

- entre deux temporalités: le présent, le passé. Au présent, un vieillard déconfit, l’orbite enfoncée, qui s’achemine vers la pourriture, la nuit dans le corps, le vide dans l’esprit. Au passé, un enfant, un jeune homme, dans la force des âges, en pleine possession de leurs moyens, qui s’aventurent dans le monde, qui vers la soeur bienheureuse, qui vers Lucie la promise. Entre le passé et le présent, rien. La radicalité de la fracture, une rupture franche, sans pont jeté. L’avant, et l’après. Le révolu et l’ici, l’ailleurs si loin du maintenant. Et on voudrait nous faire croire que tout cela pourrait être réuni ? Comment, par quel leurre, le passé pourrait-il jaillir autrement que sous la forme d’une lettre morte, d’une voix dépeuplée, presque mécanique ?

- Entre le mutisme et la parole. Sur scène, un silence; et du dehors, une voix qui assène son long discours. Une prétendue voix intérieure, un discours qui viendrait du dedans, mais qui ne parviendrait pas à sourdre de son origine. Soi-disant, ce que dirait le vieil homme, s’il le pouvait. La voix qu’un autre lui prêterait, mais qui serait la sienne. Mais on ne peut y croire, on ne veut y croire: cela reviendrait à nier l’impuissance de la vieillesse et de la maladie, et il y aurait une vraie violence à faire mine de dire que l’amoindri, le tant diminué ne serait qu’un tout-puissant qu’un tour de passe-passe restitue. Une voix-off si construite, si claire et si poétique, ne peut pas être, ventriloque, celle de l’homme qu’on a face à nous. Cet homme ne parle pas, et il ne pense pas non plus. Cet homme est arrimé à la pauvreté de son silence, tout ajouré qu’il est par l’acte de béance que fait en lui la perte de mémoire, d’identité. Pourquoi faire croire qu’il a tant à dire, lui qui n’a plus rien à faire entendre ? C’est refuser l’événement de la maladie de l’oubli, c’est refuser l’enténèbrement qui gagne le malade, c’est refuser son âme tue, son corps à l’orée de la mort, aussi. C’est mettre les phares dans la nuit, et cela éblouit en faisant mal aux yeux, et cela nie la nuit, dans toute la beauté de sa noirceur, le terrible de ses ténèbres. C’est ne plus voir le sublime dans la mort, c’est vouloir toujours la souveraineté sur soi. 

A la première représentation, donc, le sentiment de refuser, de toutes mes forces, une erreur: non, il n’est pas possible que ce personnage, dans toute la beauté de sa faiblesse, soit convoqué ainsi par une voix-off qui le nie dans son être. N’aurait-il pas mieux valu qu’il parle en son nom, de sa voix, ou bien le texte tel qu’il est prononcé (mais alors il quitterait le terrain de la perte pour retrouver le sol ferme des possessions), ou bien un texte tronqué, des bribes de mots, des ruines de texte, et alors il nous donnerait à voir le délabrement de la pensée, les fils qui s’emmêlent, le ciel qui est bas. Mais cette voix-off, si parfaite, et cet homme, si défait, ne sauraient cohabiter, ou alors en parfaits étrangers qu’une entourloupe voudrait nous présenter comme familiers. A la seconde représentation à laquelle j’ai assisté, la dichotomie s’est transformée en paradoxe. Ou bien mes yeux ont été décillés, ou bien le spectacle n’était pas le même, je ne sais pas. J’y reviendrai une troisième fois pour le savoir. Il n’y a plus passé et présent, voix-off et corps mutique. Il y a seulement l’instant, et le silence, et je repense à cette phrase de Samuel Butler: « Nous aurons perdu jusqu’à la mémoire de notre rencontre….pourtant nous nous rejoindrons, pour nous séparer et nous rejoindre encore, là où se rejoignent les hommes trépassés: sur les lèvres des vivants ». Que s’est-il passé ?

- d’abord, sur le corps même de l’acteur, dans sa chair, l’enfant et le vieillard ensemble. Un jeune vieillard, un vieil enfant, tour à tour, en même temps. Sur des expressions du visage, sur les marques sautillées des orteils sur le bord, partout sur la figure. Il n’y a plus d’un côté les forces vives de l’enfance, de l’autre l’épuisement de la vieillesse, qui dialogueraient mal, qui se tourneraient le dos. Il y a le faible et le fort, la grande santé et le terminus, au même endroit, ici, devant nous.  Un troublant paradoxe.

- ensuite, il n’y a plus une voix ventriloque et un corps mutique, il n’y a plus le off et le in, et cette illusion qu’on voudrait nous faire croire que l’une est la voix de l’autre. Ce corps, face à nous, c’est un corps qui parle, d’une voix immédiatement sonore, sans qu’elle ait à être transcrite par l’effort des cordes vocales. C’est une voix qui fait l’économie du souffle, des poumons, de la langue, c’est une voix qu’on entend immédiatement, comme si on était à l’intérieur de ce corps, ce corps défait qui parvient miraculeusement à faire, à produire du sens, ce corps qui a du génie. Un troublant paradoxe, encore. 

Et alors on se met à penser à Proust, à Bergson, à cette opposition entre la mémoire volontaire et la mémoire involontaire, entre la mémoire morte et la mémoire vive. L’homme sur le plateau ne se souvient plus de rien, et il se souvient de tout. Si on lui demandait son nom, ou l’adresse de son enfance, ou le prénom de sa femme, sans doute ne pourrait-il rien répondre. Ses dents sont déchaussées, tout flanche, il a la nudité de l’être qui n’a plus d’identité, qui est retourné à l’indifférenciation du vivant anonyme, il fait partie des plantes, il est dans le paysage, ensauvagé. Mais l’homme sur le plateau, celui-là qui n’est plus rien, qui n’est plus que ce devenir-en-déliquescence, à la faveur de quelques instants énigmatiques, revit, vit, tout ce qu’il fut. Une toilette de l’infirmière, et c’est le bain de l’enfance dans le fleuve avec la bienheureuse. Une vieille dame qu’on croise dans le couloir de la maison de retraite, et c’est Lucie et le bal. Les réminiscences sont des reviviscentes, c’est la source qui reflue, ce n'est pas le fleuve de l’oubli. L’épiphanie survient, et alors les dents de lait repoussent, tout est là, sous les yeux. Plus rien de révolu, plus rien d’aboli, pour un instant au moins, l’instant vivant qui bientôt ne sera plus. Il y a bien une discontinuité terrible du temps, il y a bien un avant et un après, et le jeune homme n’est pas le vieillard d’aujourd’hui, dont la mémoire fatiguée ne parvient plus à fabriquer l'illusion d’une identité stable. Mais l’instant de l’épiphanie, l’instant de la réminiscence est comme un miracle qui vient donner non pas le liant d’une durée, mais la surprise de 2 mondes catapultés à la faveur d’une heureuse sensation. Le vieillard ensemancé, fécondé par une sensation qui enfante d’un passé présent, vécu et non souvenu. Le vieillard ébloui non par les phares dans sa nuit, mais par le jour de sa sensation, si limpide, qui transfigure le présent, et tout qui lui revient à la figure, sur la figure. « Le temps n’a qu’une réalité, celle de l’Instant », écrit Bachelard qui défend la séparation radicale des instants les uns avec les autres, loin de toute durée unificatrice et continue: mais l’instant peut, dans son dépouillement même, dans sa solitude métaphysique, être tout un monde, qui vient nier les oppositions seulement mathématiques et non pas vivantes entre le passé et le présent. Le temps peut être trouvé à la condition d’avoir été perdu. 

Théâtre des Bambous, Saint-Benoît, mardi 18 février 2020, jeudi 20 février 2020