mardi 17 octobre 2017

Corps urgents, Compagnie Morphose



Je ne suis pas n'importe quel corps: je suis un corps dont l'être est perpétuellement à faire et qui n'existe qu'en vertu de ce qu'il fait, un corps qui est son propre ouvrage, un corps hâté par la mortalité comme possibilité permanente et nécessité finale. Je suis un corps urgent, un corps vivant pressé par les besoins pour qui être consiste à faire ce que je dois faire pour continuer d'être, faire sans jamais s'arrêter au risque de cesser. 

Le camé est le corps urgent par excellence, le corps qui n'est jamais replet, le ventre rond et repu, les yeux lourds dans le sommeil du roi: le camé est le corps creusé par le besoin, troué par le manque, le camé lutte pour garder forme humaine, pour ne pas disparaître dans le grand puits du rien, l'être aux abois il guette la came et ses jambes l'emmènent faire le grand plongeon mais la chute ne rassasie pas sitôt tombé il faut obéir à l'algèbre gelée du besoin, au sablier de la came. C'est la grande sujétion, celle dont parle Burroughs dans Le festin nu: "Le camé est un homme dévoré par un besoin absolu de drogue. Au-delà d'une certaine fréquence, ce besoin ne peut plus être freiné et ne connaît plus de limite. Le singe monstrueux du besoin te ronge la nuque et te grignote toute forme humaine. La possession absolue devient le seul but et seule la drogue peut rendre chair et os au visage et aux jambes". 

Corps urgents, c'est le monde depuis la perpective du camé.

Un monde qui n'a rien de neutre, d'objectif, de stable. Un monde qui est travaillé par son propre coefficient d'adversité, quand le sol devient pentu jusqu'à contrarier et harasser mon corps condamné à être extracteur de forces vives contre la loi de la pesanteur. Un monde qui se fracasse jusqu'à dessiner le puisard où je chois, et il faut alors s'accrocher comme un pendu qui voudrait desserrer sa corde. Un monde parfois si incliné qu'on ne peut qu'y laisser la trace de sa sueur comme sur le mur de la lamentation. Un monde où on grelotte: "Les camés se plaignent sans cesse de ce qu'ils appellent le Grand Froid, et ils relèvent le col de leurs manteaux noirs. Le camé ne veut pas être au chaud, il veut être au frais, au froid, au Grand Gel. Voilà la vie que l'on mène dans la Chambre Froide"(Le festin nu).

Un monde où la socialité n'est que la rescapée de la solitude. Les corps se regardent, se jaugent, jouent, voudraient se trouver, pourraient se trouver. Les corps parfois se touchent, se nourrissent et par la grâce du geste c'est la main qui tout à coup compte plus que la poudre blanche qu'elle donne à manger. Naissance de l'érotique. Mais bientôt on revient à son isolement, c'est le voile qui tombe ou dont l'autre nous recouvre car il sait quand on l'a oublié qu'on ne peut pas être plus qu'un. Le camé est condamné à être avec soi mais il est sans demeure et derrière l'étoffe il est nu, indigent alors il parle et c'est une suite d'incantations à quelqu'un qui ne peut pas être là. 

Mardi 17 octobre 2017, les Bambous, saint Benoit, la Réunion.