vendredi 15 février 2019

Maloya, Sergio Grondin, Compagnie Karanbolaz

     En 2009, l’UNESCO reconnaît l’appartenance du maloya au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Il s’agit par là de reconnaître que cette « création anonyme, surgie de l’âme populaire », revêt une « importance subjective pour la communauté qui la maintient en vie ». Le maloya n’apparaît pas dans la liste du patrimoine mondiale inscrivant les biens ayant « une valeur universelle exceptionnelle ». Le maloya n’aurait-il donc de valeur que pour le peuple qui l’a vu naître, et sa sauvegarde  presque muséale n’aurait-elle pour sens que de permettre l’expression maximale de manières singulières d’être humain ? On peut s’interroger sur le type de subjectivité à l’oeuvre dans l’amour du maloya: s’agit-il de se recroqueviller sur soi, de s’aimer soi-même en tant qu’individu singulier, irremplaçable, et concerné par le risque perpétuel de la mort, auquel cas il est bon de perpétrer la tradition coûte que coûte, de la donner à aimer aux générations nées de soi, d’accorder en somme un sursis indéfini à la nécessité finale du mourir ? Ou bien peut-on sinon constater, du moins rendre possible que le maloya, loin de se réduire à une identité de souche, dise quelque chose de l’homme, parce qu’il n’est pas quelque chose de fait, mais à faire, non pas quelque chose d’advenu, mais à créer ?
    Inaugurer l’existence de son enfant par une phrase prononcée dans une langue étrangère, après l’avoir bercé dans le ventre par Vely de Danyel Waro, est-ce finalement si grave ? On comprend peu à peu qu'il ne s'agit pas là tant d'un sacrifice, par lequel on donne la mort à ce qu'on aime (la langue maternelle, trépassée sur l'autel des premiers mots), que l'expression de la complexité d'une identité, que l'on transmet sans même s'en rendre compte, parce que cela ne relève pas d'une décision consciente. Le nouveau-né est orienté par des boussoles plurielles, rendu riche des mondes  auxquels ses parents appartiennent, parents à la peau toujours neuve, tissée d’ici et d’ailleurs, enfantant à la fois le vieux, plein des ruines vivantes du père et de la mère, et le jeune, cet homme auquel il est donné de devenir et de faire advenir une identité non pas tant chaotique qu’embrouillée, batardisée, tremblante. 
     Cette identité bâtarde, métisse, résulte d’un processus qu’Edouard Glissant juge irréversible: les oeuvres humaines, qu’elles soient des langues, des pratiques, des musiques, naissent désormais d’une mise en réseau. Elles ne procèdent pas du même mais du multiple: elles sont créoles. C’est le résultat de la mondialité, c’est-à-dire de la mise en présence des cultures, tant à un niveau physique, dans l’accouplement des corps qui interfèrent au sein d’un même espace, qu’au niveau des esprits qui se parlent et s’entendent par-delà terre et mer et dès lors ne sont plus condamnés à demeurer les mêmes, mais à s’étonner de ce qu’ils peuvent devenir dans ce terreau instable et inattendu qui les fermente et dans lequel ils se sentent vaciller, riches de possibles à incarner. Il n’y a plus à craindre d’être soi dès lors qu’il ne nous est plus donné de défendre, arcbouté, une identité souveraine parce que vulnérable et toujours sur la défensive face à ce qui pourrait la contaminer, mais qu’il nous est rendu de concilier et de réconcilier toujours, en soi, l’étrangeté qui nous est propre et qui nous arrive tant qu’on se laisse féconder par le dehors du monde-archipel sans jamais chercher à l’assimiler, le digérer. L’altérité est absolue, mais il dépend de moi de lui appartenir sans la faire mienne; l’altérité est transcendante, mais il m’est donné de m’y reconnaître et d’y prendre part; chacun de nous est une somme, « instable, mouvante, créatrice, fragile », si nous le voulons. 
     Ainsi, le maloya n’est ni le chant de complainte mettant le corps des esclaves malgaches et mozambicains au travail, ni le chant sacré convoquant par la transe les ancêtres dans le servis kabaré, ni le chant politique des partisans de l’indépendance. Il est tout cela. Il pourrait n’être que cela. On pourrait alors le ranger dans l’histoire. Ou bien, il pourrait être l’expression protéique parce que nomade, d’une identité créole en acte. 





Mercredi 24 octobre 2018, vendredi 15 février 2019, théâtre du Grand Marché, théâtre des Bambous, saint Denis, saint Benoît, la Réunion