dimanche 8 mars 2020

Stéphanie Brossard, L'intraitable beauté de nos vies sauvages, FRAC

L’intraitable beauté de nos vies sauvages. Une beauté intraitable: celle qui se refuserait à tout compromis, voire à tout commerce. Celle qui ne se négocierait pas, inflexible jusqu’au bout. Pas de tract possible, et pas de solde de tout compte. La beauté, point. Absolue. Un peu revêche, avec laquelle ne pouvoir composer. Ne pas pouvoir faire avec. Ou peut-être, la beauté en tant qu’elle ne peut faire l’objet d’un discours: on n’en ferait pas des traités. On la regarderait, au mieux. En parler, prétendre en faire le tour, non. Une beauté sans pitié pour nos désirs de possession et de de compréhension. Celle de nos vies sauvages. Au pluriel. Nos vies, à tous ? Nos vies, à chacun ? Nos vies par quoi nous sommes traversés, avec lesquelles nous convolons, pas forcément en justes noces. Sauvages: en voie d’étrangement, dans le passage, sans cul-de-sac. Sans allers ni retours, plutôt traversantes par-dessus bords. 

Un beau titre, en tout cas, que celui-là. Une référence à L’intraitable beauté du monde, l’adresse de Glissant et Chamoiseau à Obama, pour qu’il aille contre la lame de fond de l’atteinte au vivant, qu’il réponde à l’appel à résistance contre le déficit en beauté. « Si on ignore la Relation, on la subit, on vaque en sous-relation. Si on la pense et qu’on la vit et qu’on l’agit, on lui imprime des éclats de poétiques, des visions de politiques, on l’oblige à la beauté ».

Dans une salle, une baignoire encore vide attend le prochain cyclone. Dans une autre, une table d’autopsie abat les ondes des tremblements de terre sous forme de roches qui dégringolent. Ailleurs, des parures de bijoux, menottes, parfums, transparents tels du cristal, qui se froisseraient pour devenir verre pilé sitôt qu’on y apposerait la main. Dans le couloir sur l’écran, le jeune garçon vaquant sur la jeune lave encore toute vierge, et lui faisant face, cette autre version de lui-même, ce devenu qu’il est, vaquant toujours sur la vieille lave endimanchée de lichen. Ici, des photos de bêtes sauvages, chez elles dans leur milieu, exotiques ici, près de la baignoire, près des chaînes, près des jeunes garçons et des masques de pierres qui sont comme des cagoules à l’état sauvage, encore. On croit discerner un alligator, ses grosses pâtes de dinosaure et le sol tout tacheté, rosé, verdi, blanchâtre: de la peau sur la peau, et le corps de la bête minéralisé, et le sol charnu. Un guépard alangui sur sa branche, gueule béante, membres câlins, et les feuilles pointues de l’arbre qui le constellent: des étoiles sur les étoiles, la peau de la bête piquetée, l’arbre jonché de tâches, et le ciel bleu en toile de fond. Des flamants roses, leurs échasses qui se reflètent sur l’eau du lac, et l’amas de rameaux, de cordes qui sont autant de chemins, de ponts pour aller jusqu’à eux. Une tête d’oiseau démembrée, qu’on croirait coupée de son tronc, et qui croule sur un tas de plume: le petit et sa mère qui ont coupé le cordon. Il tête, la tête fourrée dans l’ébourriffure, ou il repose dans le cimetière maternel: on ne sait s’il est mort ou pépie toujours. Le petit garçon a quitté la lave refroidie, il s’est noyé dans la plaine verte, comme l’oiseau décapité seuls sa tête et son cheveu en fouké survivent à l’engloutissement de verdure. 

Poétique de la relation, dit Glissant, dit Chamoiseau, dit Brossard. Quelle relation ? J’ai vu dans ces oeuvres non pas la relation, mais l’indépendance, le toujours-déjà affranchi. La beauté intraitable, qui n’a pas besoin d’être révélée depuis une voix autre, dominante, sachante: la beauté qui est, indépendamment, absolument. La bête, immobilisée dans la splendeur de sa solitude, même lorsqu’elle est en troupeau. Les chaînes, n’entravant nul corps, travaillant à vide, tout étant déjà démenotté. Jusqu’au petit enfant, jusqu’à l’oisillon, déjà libres de toute entrave, de toute jonction, même de la mère, même de la terre: le terrain accidenté est terrain de jeu, il ne contraint pas le corps qui s’y meut selon son bon plaisir, choisissant jusqu’à l’emblottissement dans le marais vert. Deux oeuvres détonnent : la baignoire et la table d’autopsie (ou de boucher). Les deux objets, hyperconnectés, tressaillent dans l’immédiateté au moindre signal de quelque chose qui aurait lieu dans les confins. La baignoire qui se remplit au moindre cyclone dans les Caraïbes. La table qui se déleste de ses appâts à la moindre secousse européenne. Comme si l’indépendance rendait possible l’accueil, la vulnérabilité à l’autre, à l’étranger. Comme si l’insularité bien comprise pouvait tout à coup frémir de tous les ailleurs. La baignoire de la mère de l’artiste était avis météorologique local, confiné: celle de la fille prend la mesure de tous les événements, non pas tant citoyenne du monde que réceptacle infiniment sensible, les capteurs tendus, les muscles saillants. Etre vraiment soi-même, pour ériger un phare qui perçoit tout, dans l’infiniment lointain, et le restitue finement, précieusement. Avoir le corps comme une baignoire, être baigné de tous les flots: "Je suis une plaque photographqiue démesurément sensible. Tous les détails comme un tout se gravent en moi de façon démesurée. Le monde extérieur est toujours, pour moi, sensation. Jamais je n'oublie que je sens" (Pessoa). La sensation comme lame fine d'un microscope. Etre tout enrubanné du monde.

FRAC, saint Leu, dimanche 08 mars 2020.