samedi 21 avril 2018

On prend le ciel et on le coud à la terre, & So Weiter



Un homme se tient, de biais, tout proche. On ne le voit pas en entier même si on pourrait le toucher. Il ne se cache pas, il ne se montre pas non plus. Il est d’une présence discrète, humble, pudique. Il n’a pas l’air très important. Sans autorité, sans charisme, étranger à toute séduction; on pourrait détourner le regard  ou s’affairer mais dans le silence on baisse les yeux et c’est le coeur timide, effarouché, qu’on tend comme l’arc. Il est désarmé, désarmant. Il y a de la majesté dans l’air maladroit. Les affaires du monde et l’industrie haletante ne sont que bruit de fond quand la voix frêle et simple monte, et c’est comme l’appel d’air d’un soufflet dans nos corps emméchés. L’homme parle pour ne rien dire de l’essentiel, car « c’est toujours ce qui est tu, qui est le vrai ». C’est une parole timide qui caresse le secret sans le déflorer, qui ne se répand pas en bavardages mais qui creuse la présence de ce qui importe et qui reste caché parce que tout ce qui est précieux est hors de portée, plus loin que tous les missiles. C’est Bobin qui parle. Il est en pourparlers avec lui-même, et alors nous nous écoutons nous parler à nous-même. C’est comme une parole intérieure, pure, qu’on entendrait du dedans, parce qu’elle est immédiatement propre. 

C’est Bobin qui parle, en nous, et c’est le corps de Yan Allegret qui est le médium. Il dit la mère, l’amour, la mort. Et parce que la parole ne suffit pas, parce qu’elle est toujours au-delà d’elle-même, abîmée dans son objet dont elle se fait l’écrin à peine perceptible, la musique de Yann Ferry allume discrètement les feux invisibles de notre imagination pour recomposer la mère, l’enfant, l’oiseau, la chambre, la fleur. Les deux corps conducteurs sont là, et il nous suffit d’aller et venir, immobiles, recueillis dans le carré de leurs bras, au gré des souffles et des sons, dans le champ de roses qui est un champ de ruines. Nous faisons notre travail d’homme: nous nous tenons là, dans le passage, puisqu’il n’y a pas de porte, mais que tout est un sas; nous nous tenons là et nous devons regarder en face tous les ciels. Soutenir le ciel de la nuit, les couleurs qui défaillent et la clarté qui déserte, le regarder droit dans les yeux et voir la neige tomber, drue, sur le monde écrasé. Vivre est une épreuve mais nous aurons la vie sauve car « nous sommes plus grands que le monde ». Sauver la vie, se sauver la vie, c’est tout le propos de Bobin: « je sais les horreurs de cette vie, et je ne me lasserai jamais d’en débusquer les merveilles ». Dans l’immensité du malheur, conserver l’espérance intacte: la bonté, cette impossibilité possible. Le monde est un asile et s’il ne l’est plus alors je serai son asile, en lui offrant pour secours ma parole, « aimante, tranquillement aimante, doucement aimante ». La solitude n’est pas le retranchement dans la demeure inchangée mais le recueillement du monde en soi, l’infinie présence des choses et des êtres qui ne sont pas convoqués par l’écriture mais qui poussent, comme si de rien n’était, dans le jardin intérieur qui est la recension de tout ce qui, soudain, apparaît puis disparaît. 

Le spectacle se construit en trois temps.

D’abord, c’est comme une mise en abîme: dans une première scène, la chair de tout ce qui suit est là, comme en gestation. On ne le devinera qu’à la fin. Yan Allegret traque et la vie et la mort dans l’amour du quotidien: dans le hall de Lyon Part-Dieu, entre deux trains, regarder le beau visage de la jeune mère, seule entre les seules. Elle s’offre en pâture dans « ces terres désolées de l’amour », elle se donne à l’enfant qui la dévorera un jour.

Ensuite, ce sont deux tableaux qui font une trouée dans le ciel, deux moments qui durent un instant ou bien une éternité, stupéfient extérieurement le corps, immobilisé par l’écoute, entièrement saisi, alors qu’au-dedans ce sont des forces longtemps concentrées, mûries, qui jaillissent. La mort, puis la vie. La mort, d’abord, celle de l’amante, le rapt de l’amante ravie par la mort, et alors Yan Allegret ne peut que balbutier, il faut chanter même avec un trou dans la gorge alors la voix porte haut, même trébuchante, même bégayante, elle cherche le sommet et ne s’épuise, c’est l’ivresse des hauteurs, la froideur de la neige, c’est la force du survivant, le cri de celui qui n’en revient pas. La vie, ensuite, celui des enfants qui viennent bleuir de fleurs le corps souriant de la grand-mère dans la chambre, la vie des enfants qui transfigure et alors il n’y a plus de presque qui vaille, Yann Féry siffle et c’est une flopée d’oiseaux, désordonnés, vivants, qui entrent et éclaboussent, ce n’est plus une veillée, c’est une fête radieuse. C’est la mort et la vie, et c’est au fond la même chose. « Considérer la mort en soi, séparément de la vie, c’est rater et la vie et la mort » écrit Cioran dans Le livre des leurres.

Enfin, c’est l’amour du quotidien, sans la mort, sans la vie, sans l’intensité du terrible ou le spectacle inouï des enfants qu’on n’est plus: Bobin nous invite à vivre sans fatigue, sans crainte, sans pensée et sans ambition: à vivre sans épaisseur, dans la simplicité d’un rapport immédiat à la vie; aller « dans notre vie comme si nous n’y étions plus ». Faire son travail d’homme, « voir le plus profond de nous là, au-dehors ». Il n’est pas besoin que la mère ou l’amante meure, que l’enfant parte, que la maladie emporte, pour accueillir la vie comme elle vient. Il n’est pas besoin des ruines pour se souvenir du parfum des roses. Mais il faut « vouloir ce que l’on aime, et le vouloir d’une volonté profonde, pure de toute impatience ». D’un geste simple, aussi simple que l’existence qui coule insouciante, Yan Allegret verse de l’eau sur les fleurs, et si on regarde l’invisible, « toujours sur la pointe la plus frêle du visible, à peine perceptible », si on se met à hauteur d’enfant, alors on apercevra sur le sol dessiné, à la place d’une flaque grossière, le corps d’une petite fille.

Mardi 17 avril et samedi 21 avril 2018, théâtre Les Bambous, saint Benoit, la Réunion