mardi 2 juillet 2019

Les couilles sur la table, Cours particulier avec Paul Preciado


Retranscription de l'émission: https://www.binge.audio/cours-particulier-avec-paul-b-preciado-1-2/

1. Paul B Preciado: itinéraire et traversée 

     Paul B Preciado est un homme trans: un transfuge de genre, un fugitif de la sexualité, un dissident du régime de la différence sexuelle qui pense au-delà des catégories évidentes. Il n’est ni homme, ni femme, ni homosexuel, ni hétérosexuel. Assigné fille à la naissance, il a vécu une enfance normative; enfant il rêvait d’être prêtre ou torero, aspirant tant à la transcendance du divin qu’à l’animalité. Il a fait des études aux Etats-Unis puis en France avec Derrida. Il s’est découvert lesbienne, puis comme un chaman avec une substance magique, s’est pris au jeu de la prise de testostérone. Il a ensuite changé d’identité pour devenir un homme: mais en réalité il se tient à la frontière, sur le perron de la langue, du genre et de la sexualité. Quand on devient trans, on devient plus conscient des frontières de genre et du binarisme de la société: on est forcé par le régime politique à choisir un camp, à rester d’un côté ou à aller de l’autre. Se dessine alors toute une cartographie des frontières, qui ne sont plus celles des pays mais celle du genre, de la sexualité, de la race et du handicap. C’est une chance que de pouvoir traverser une frontière: cela signifie que l’on n’a pas été forcé à être assigné à résidence, et qu’on a pu commencer la traversée. 

2. Histoire, crise et critique de l’épistémologie de la binarité de genre 

2.1. L’épistémologie de la binarité de genre est à la fois un régime de savoir abstrait et un appareil de vérification concret 

     Paul B Preciado conteste l’épistémologie de la binarité de genre: cette épistémologie procède à une classification de l’identité de genre en deux catégories distinctes et hiérarchisées, le masculin et le féminin. C’est un discours dominant (voir le concept d’épistémé chez Foucault) qui est porté par les institutions médicales, juridiques, éducatives à travers un ensemble de représentations, de pratiques et de discours normatifs. L’épistémologie de la binarité de genre est un régime de savoir et de connaissance, une manière de voir le monde: mais ce n’est pas une simple abstraction. En effet on a ici affaire à un appareil de vérification: un ensemble de systèmes, de protocoles qui permettent de valider le caractère masculin ou féminin d’un corps. Ces protocoles peuvent être médicaux (opérations, traitements imposés aux personnes intersexes) mais aussi administratifs (papiers d’identité qui n’admettent que deux sexes). Les discours, institutions et représentations de ce régime binaire permettent de déclarer si quelque chose est vrai ou faux, et de constater avant la naissance, à la naissance et tout au long de la vie, la vérité du genre et de la sexualité. C’est un régime de la différence sexuelle, c’est-à-dire un système binaire de différenciation et de hiérarchisation entre hommes et femmes, basé sur leurs différences biologiques, supposées justifier les inégalités de genre. Il opère au niveau anatomique (production de la vérité du sexe) et juridique (représentation et reconnaissance de la citoyenneté). 

2.2. L’épistémologie de la binarité de genre advient au 18ème siècle et la fabrication du corps féminin

     Cette épistémologie de la binarité sexuelle est en réalité assez récente: ce n’est qu’à partir du 18ème siècle que les science médicales et les instituions juridiques et administratives ont commencé à travailler avec ce système de représentation binaire entre masculin et féminin. En effet au 18ème siècle le régime médical a commencé à reconnaître la différence anatomique des femmes, alors que jusqu’alors il n’existait qu’un seul corps, le corps masculin (les corps féminins étant des variations plus ou moins dégénérées du corps masculin: des corps secondaires, subalternes et faibles). Le corps féminin a donc été fabriqué au 18ème siècle: il a acquis une certaine souveraineté, une vérité anatomique et juridique. Rappelons qu’auparavant, le corps féminin dépourvu de testicules ne pouvait pas témoigner devant la loi, ne pouvait porter de parole de vérité. Le corps féminin comme fiction politique est donc construite à la modernité, et adviendra comme sujet politique à partir du 19ème siècle.

2.3. L’épistémologie de la binarité de genre entre en crise au 20ème siècle: sa critique suppose de contester la scientificité du binarisme sexuel

     L’épistémologie de la différence sexuelle est entrée en crise au 20ème siècle, dès les années 1940 avec l’apparition des notions d’intersexualité et de transexualité. On entre dans une épistémologie non binariste: le régime de la différence sexuelle, en tant qu’il reconnaît la vérité anatomique et juridique de deux corps seulement, tout autre corps n’étant pas reconnu comme corps vivant humain, entre en crise en raison de la multiplicité des vivants et de la complexité de la vie. Les médecins commencent à comprendre que certains nouveaux-nés ne peuvent pas être assignés immédiatement à la masculinité ou à la féminité. L’épistémologie de la binarité a eu une place comparable à celle de la religion et c’est pourquoi la critique de la nomination et des politiques de l’identité peut apparaître comme délirante. De la même manière qu’au Moyen-Âge ceux qui contestaient la divinité du christ étaient considérés comme hérétiques, au 20ème siècle ceux qui remettent en cause l’épistémologie binariste soulèvent la défiance. 
     Il est difficile de lutter contre le régime politique racialisé de la colonisation ou le régime politique de la différence sexuelle et de l’hétérosexualité, car entre le 15ème et le 18ème siècle l’épistémologie religieuse s’est déplacée vers une épistémologie scientifique. Lutter contre ces régimes politiques, c’est donc contester des notions scientifiques et s’opposer à la science. L’épistémologie scientifique, au service de l’expansion du capitalisme, a en effet non seulement inventé une épistémologie comme système de représentation à l’aide des notions de différence raciale et de différence des sexes, mais aussi un système de pouvoirs, une hiérarchie. De la même manière qu’il a fallu conduire une critique afin de contester la notion de race et montrer qu’elle n’était pas scientifique, il a fallu dès les années 70 comme on l’a vu avec Donna Haraway contester les binarismes sexuel et de genre comme n’étant pas une vérité scientifique. La question du binarisme sexuel fait l’objet d’un débat à l’intérieur de la science aujourd’hui. 

3. Il n’y a pas d’identité mais un devoir de désidentification comme apprentissage de la liberté comme créolisation de soi

3.1. Une femme ne peut pas se réduire à un corps maternel et reproductif: seul l’utérus est féminin, et il peut être logé dans un corps trans ou constituer un artifice extérieur au corps humain 

     Mais la réalité de la différence sexuelle n’est-elle pas évidente ? Effectivement, les femmes ont un utérus et font des enfants. Mais il faut réfléchir à cela et opérer une désidentification critique. Le corps des femmes a été inventé comme corps maternel, comme corps pouvant contenir la vie et donner la vie: c’est là un discours biopolitique (une forme d’exercice du pouvoir qui porte sur la vie des individus d’un point de vue physique, politique et social, et qui passe, entre autres, par l’assignation du corps des individus à des rôles politiques au sein de la société: ainsi le corps des femmes est assigné à un rôle reproductif).  En réalité, avoir un utérus ne signifie pas procéder nécessairement à un acte de reproduction: il existe des corps de femme dépourvu d’utérus, ou dépourvu d’ovaires, qui n’ont donc rien de maternel; et il y a des corps masculins qui contiennent en utérus. Paul B Preciado est la fiction politique incarnée, la preuve vivante qu’on peut être un homme avec un utérus. Il faut remettre en cause les rapports constitutifs, normatifs et obligatoires entre sexe, genre et reproduction. Les corps de femme ont été pensés comme des corps uniquement reproductifs: la souveraineté des femmes a été pensée par rapport à la maternité, au fait de donner la vie. Mais qu’en est-il alors du corps des femmes avant et après l’accouchement ? Les femmes ont été définies de telle sorte que la définition ne vaut que pour les moments (contingents et ponctuels) où elles donnent la vie. Il s’agit donc de dire que c’est l’utérus comme organe qui est féminin, mais non pas la femme. Comme le montre Joan W Scott, les femmes ont accédé au 20ème siècle à une citoyenneté paradoxale: elles ont le statut de citoyen mais elles possèdent un organe qui n’est pas tout à fait émancipé. Les femmes contiennent un organe qui est l’objet d’une convoitise incroyable, exploité par toutes sortes de régimes: l’hétérosexualité, le patriarcat, l’Etat, l’industrie médicale et pharmacologique. On peut penser que bientôt, avec l’avènement de l’intelligence artificielle et les biotechnologies, les notions de masculinité et de féminité seront obsolètes. La construction de l’utérus artificiel imposera de définir la féminité au-delà de la maternité. Il est intéressant qu’une partie du féminisme soit constitué de femmes dissidentes par rapport à la réduction de leur subjectivité à la maternité. 

3.2. L’identité n’est pas une essence mais un effet rétroactif des appareils de pouvoir: dès lors l’exercice vital de l’individu ne peut être qu’un exercice de désidentification 

     L’identité peut-elle être le lieu à partir duquel construire la lutte politique ? Paul B Preciado ne le pense pas: il ne veut pas d’une révolution identitaire. Les mouvements nationalistes et néo-nationalistes d’extrême-droite se cristallisent autour de notions d’identité fermé, et construisent leur imaginaire politique à partir de ces notions. En réalité, l’identité est un effet rétroactif des appareils de pouvoir et tout l’exercice vital de l’individu doit être un exercice de désidentification. Ce n’est pas parce que j’ai été assigné femme à la naissance que femme est mon identité. Paul B Preciado est un dans un processus de créolisation interne: il est dans le changement, la mutation, le métissage. Il faut se libérer de la force des épistémologies binaires: il est absurde, en tant que trans, de se demander quel pourcentage de féminité et de masculin on a. Il ne faut pas s’arc-bouter sur une identité. L’identité d’ailleurs n’est jamais une essence qu’il serait alors vain de vouloir retrouver, mais toujours une relation: en effet, l’identité n’a pas la même valeur pour les individus qui sont reconnus comme citoyens et les autres, qui sont ces corps vivants sans citoyenneté et parfois même non reconnus comme humains. Mon statut et ma reconnaissance par rapport au régime politique est à la loi est constamment soumise au changement: si un accident demain me laisse paralysée, alors je ne serai plus considérée comme une femme car mon appareil reproductif n’intéressera plus personne et je serai assignée à l’identité d’être handicapé. De la même manière, si demain je suis séropositif, ma séropositive va connoter la totalité de mon accès aux soins et à la qualité de vie. Paul B Preciado était à Athènes au moment de la crise des migrants: ses amis, des artistes syriens, passaient du jour au lendemain de professeur à l’université à la condition de réfugié sans papier, dans une totale précarité politique, économique et matérielle; un ami lui explique que depuis qu’il est réfugié, il n’est même plus reconnu comme hétéro par les filles qui ne l’invitent à dormir chez elles pour l’accueillir mais sans rapport de séduction, comme s’il n’était plus considéré comme un sujet vivant désirant. 
Il est vrai qu’une démarche identitaire peut être bienvenue pour défendre sa position face à un régime politique. Par exemple, il a fallu faire des rencontres lesbiennes séparatistes car les lesbiennes étaient entourées par un mouvement lesbophobe (le féminisme étant un sommet de lesbophobie). Il peut effectivement y avoir un besoin ponctuel d’identité. La résistance politique peut imposer des stratégies d’affirmation identitaire. Mais il faut bien comprendre que l’identité comme essence n’existe pas: il n’y a pas d’identité féminine ou masculine inscrite dans la nature et qui remonterait de temps immémoriaux. Paul B Preciado considère que la vraie résistance doit être de se redéfinir, non avec une nouvelle identité (dans un processus de re-naturalisation de l’identité), mais par un processus de désidentification. On ne peut pas nier malgré tout que nos corps sont une archive politique vivante, un réservoir historique de représentations de la féminité et de la masculinité qui sont puissantes; on ne peut pas nier le poids de ces représentations. Pour fabriquer une subjectivité dissidente, il faut donc faire appel à ces représentations historiques et politiques. 
     Comment les institutions de nos pays, démocratiques et éclairés, traitent-ils concrètement les corps qui échappent à la norme ? En Espagne, pour changer d’état civil, l’Etat exige qu’un médecin psychiatre reconnaisse une dysphonie de genre, une pathologie. Il n’y a aucun problème pour changer la forme de son nez ou de sa bouche et on peut s’adresser à un chirurgien esthétique: mais pour changer de genre, il faut demander la permission à papa. En 2019, le passeport déclare le sexe masculin ou féminin, comme la religion dans certains pays. On comprend donc, par cette différence sexuelle indiquée sur les passeports, que l’assignation au genre masculin ou féminin précède l’acceptation d’un corps à l’intérieur de la société politique. Si on n’st pas reconnu en tant que femme ou en tant qu’homme, on ne peut pas accéder à la citoyenneté. On a fait de l’expérience trans quelque chose de marginal et d’étrange,  et on a cru qu’il ne s’agissait que de cas exceptionnels dans la population. Mais Paul B Preciado montre que la transexualité est l’effet d’un processus de régulation politique et technique, tout autant que la féminité et la masculinité cisgenres. On n’est pas plus étrange quand on est trans que quand on ne l’est pas. Beaucoup de théoriciens et d’activistes mettent en cause la possibilité d’affirmer la différence sexuelle comme système de reconnaissance universel biologique et anatomique. 
     En tant que militant trans-féministe, Paul P Preciado demande l’abolition de l’assignation de la différence sexuelle à la naissance, de telle sorte qu’il ne serait plus nécessaire de s’identifier en tant que trans, ni en tant qu’intersexe, de subir tous ces protocoles de traitement de l’intersexualité qui sont violents (ainsi des mutilations génitales sur les bébés n’ayant pas d’organes génitaux conformes). Chaque corps qui vient au monde n’a pas à être mesuré dans son degré de masculinité ou de féminité par rapport à l’échelle Prader ou au protocole Money: ces systèmes de représentations et appareils de vérifications dépossèdent le sujet de lui-même, et contraignent le corps qui n’est pas immédiatement reconnu à être l’objet d’opérations chirurgicales et de traitements endocrinologiques, sans consentement. Il faut arrêter d’assigner le sexe à la naissance; on devrait déclarer non pas « c’est un garçon » ou « c’est une fille » mais « c’est un corps vivant ». Tout le combat philosophique de Paul B Preciado revient à reconnaître la reconnaissance des corps vivants en tant que vivants:  y compris les animaux et même la planète dans son ensemble. Il s’agit bien de critiquer la logique d’identité, qui pousse à faire notre vie la plus étroite possible. Aisin on estime être content d’être un homme plutôt qu’une femme, et un être humain plutôt qu’un animal. En réalité, le néolibéralisme a transformé la liberté en libre-marché, de telle sorte que la liberté a disparu. Il faut un nouveau discours de la liberté, et le combat de Paul B Preciado est d’inventer des techniques spécifiques de fabrication de la liberté. La liberté n’est pas logée quelque part: il faut l’inventer. La traversée trans consiste à refuser le régime épistémologique du capitalisme en tant qu’elle signe une impossibilité de penser, d’imaginer et de désirer au-delà de ce régime. Etre trans, c’est être dans la traversée (sauf à être dans un processus de réassignation totale): c’est accepter de n’être ni homme ni femme, ni hétéro ni homo; c’est revenir à la condition me^me de vivant, de ré-érotisation du monde et de pan-sexualité totale, y compris avec la nature. 

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