lundi 4 septembre 2017

Discours - atelier d'écriture

Je m’adresse à vous, vivants qui n’êtes pas en butte avec la mort, vivants qui ajournez la mort à une date vague, lointaine, indéterminée. Je m’adresse à vous qui avez dans vos mains le sort d’hommes et de femmes pour qui la mort est là, en chair et en os: la mort qui atterre plus qu’elle n’alite, la mort à petit feu dans la couche d’hôpital, dernière demeure inhabitable où l’on suffoque longtemps jusqu’à ce que la vie trébuche et ne se relève plus: ne les abandonnez pas à l’indignité extrême qui est de ne plus faire ce qu’ils veulent, qui est d’être réduits à l’état de chose à qui on administre au mieux des piqures de morphine qui ne sauraient soulager celui qui demande fermement à en finir. 

Ce qu’il s’agit ici, c’est bien de condamner fermement les velléités de l’Etat à faire de nos vies des combustibles, des matériaux, des outils à son service. La médecine doit être un service public, et non pas l’instrument d’un bio-pouvoir aliénant et réifiant; son but ultime ne saurait être de conserver coûte que coûte la vie, mais d’augmenter la liberté et la capabilité de chacun. L’Etat ne doit pas être là pour briser la volonté des individus, mais pour la respecter: elle seule est sacrée. L’Etat ne doit pas être là pour laisser démunis ceux-là même qui ploient sous les assauts de la maladie, mais pour armer leur bras affaibli. L’Etat ne doit pas être là pour nous contraindre à vivre, mais pour assurer que chacun, quelles que soient ses forces propres, puisse exécuter sa volonté, quand bien même fût-elle de mourir. 

Vous rétorquerez qu’il n’existe pas de droit à mourir, que mourir est un évènement de la nature et non de la culture, qu’il s’agit de laisser là le fait advenir, nu et vierge de toute règle comme de toute maîtrise. Pourtant, nous accompagnons les venues-au-monde sans les reléguer à la sphère privée et domestique: l’humanité n’exige-t-elle pas que nous fassions de même avec ceux qui nous quittent ? Nous pensions avoir éradiqué de nos villes les bourreaux mais leur survivance perdure: ils n’oeuvrent plus sur la place publique, faisant tomber le couperet de la guillotine sur des hommes réclamant de vivre; ils sont dans nos hôpitaux, refusant de prêter main forte à ceux qui réclament de mourir. Nos médecins subissent la rigueur inflexible d’une déontologie arriérée qui entre en contradiction avec les maître-mots de notre époque: consentement, dignité, liberté. Ils voudraient sauver, mais ils perdent. Ils voudraient délivrer, mais ils condamnent. Là où nous avions des condamnés à mort, nous avons des condamnés à vivre. Le lot qui nous échoit en notre époque, dans nos contrées civilisées du progrès technique triomphant, est la responsabilité pleine et entière de mettre un terme à la conservation de la vie là où les individus eux-mêmes le demandent. La barbarie n'est pas de tuer; la barbarie est de ne pas laisser mourir ceux-là mêmes dont pourtant nous reconnaissons par ailleurs l’autonomie, la majorité et la capacité de décider pour eux-mêmes des conditions de leur existence. 

Nous fêterons bientôt les quarante ans de l’abolition de la peine de mort: en 1981, dans notre pays, l’Etat a accepté de faire de la mort une affaire personnelle. Plus d’exécution publique ! Plus de potence ! Ce que nous vous demandons aujourd’hui, ce n’est pas de redonner droit de vie et de mort à l’Etat sur les individus. Nous vous demandons de donner les moyens aux individus de faire respecter leur droit à cesser de vivre lorsqu’ils considèrent qu’être des sur-vivants reviendrait à être des moins-vivants.  Conquérons ensemble ce droit humain. Que l’Etat désormais ôte la vie, oui ! À ceux-là qui le lui demandent.