dimanche 5 mars 2017

Lignes d'exercice

La douleur est le temps des anatomies imaginaires. Quand ses terres ne sont plus que lambeaux sonores, l’âme battue comme le récif par les vagues lancinantes aimerait être utopique. Qui a brisé le silence ronronnant de la meute ? Etre forcé d’écouter ses organes détachés : la fin de l’échappée voluptueuse du moi dans le monde. Les seins pèsent, la nuque miaule et le flanc grince. Se décrocher du clou, mais pour aller où ? 

Etre à l’affut des instants perdus. La poursuite de l’heure complète : celle-là où tout se dérobe au crime anticipé. Un graal qui est à la portée des corps insomniaques : il faut donc jalouser les éléphants. Où passent donc ces heures qui n’épuisent pas ? La mémoire involontaire ne ressuscitera rien de ces laps où les atomes ont manqué des battements. On peste contre l’oubli alors qu’il faudrait protester contre l’arythmie : c’est elle qui nous assassine.

« Qui coule ou a tendance à couler en raison de la faible cohésion des molécules ». Je reste arrimée à mes liqueurs : quoi qu’en disent les féministes, on ne pourra pas tout liquider. Gluante, mouvante, humide : c’est une essence propice à la trouée. Pourtant le sentiment océanique n’est pas à ma portée : ma solution ne peut être dissoute. Seuls les corps durs et secs atteignent l’infini. Couler sans rien rejoindre : goutter tout au plus et salir les alentours.

On la malmène toujours. Sait-elle où elle veut aller ? Oui mais elle se laisse quand même conduire vers de mauvaises destinations. Elle s’en rend compte mais sa seule résistance est l’hésitation vite biffée. A chaque rond-point le doute est permis, un petit tour et elle s’en va ? Elle pourrait mais les ports même mauvais lui paraissent plus fréquentables qu’elle-même. Pour une malfamée l’exil est impossible. On a beau hanter d’autres lieux on se revient toujours en boomerang à la figure.

Je rode et parfois comme une chienne je tombe sur un os. Je gonfle si fort les narines que ça en fait tourner le vent. Alors je suis le centre et l’os gravite, comme en lévitation il m’entoure et je suis dans l’œil de la tempête. Laisser l’extase monter : car il faut jouir du spectacle d’être cueillie. Se délecter du ravissement, mais point déjà l’angoisse du temps. L’instant du rapt va passer l’arme à gauche.

La secousse du monde qui vacille est pour le dormeur le signal qu’il faut passer sur l’autre rêve. Le passeur est là sur l’étendue liquide et il tend la main ; on la saisit et on plonge car on ne peut pas vivre éveillé. Des antennes fendent l’opercule de la peau pour écouter à nouveaux frais ce qui se donne. A chaque rive c’est comme un nouveau sens qui perce. Le palais se couvre de papilles comme de boutons intérieurs : crevasses sensibles. Ou c’est l’œil qui voit se fendre la pupille : elle craquèle pour sucer tout le jus. Parfois on devient équilibriste et les nerfs rachidiens s’en mêlent pour que la moelle sente mieux. Et alors, monstrueux, il faut tout interpréter comme si on ne savait rien des choses qui tremblent.