mercredi 5 avril 2017

Marcelino Méduse, De toute mon existence


C’est l’histoire de deux individus, Tayeb et Mouad. Ils sont l’un à l’autre inconnus mais c’est comme s’ils s’attendaient, comme si Tayeb était en attente de Mouad et Mouad en attente de Tayeb, depuis toujours, comme s’il appartenait à leur destin de se trouver, comme s’il fallait qu’ils se trouvent, et qu’ils le savent depuis longtemps, de manière indéterminée, vague, inconsciente, et au fil du temps l’attente se précise, la tension de l’autre monte en chacun, tout bruisse en eux et hors d’eux dans les choses du monde de la rencontre à venir qui est déjà à demi là. Ils se rencontrent, c’est le passage brutal du virtuel au réel, de la puissance à l’acte, de ce qu’on attend à ce qui est.

On peut alors passer de l’angoisse à la peur, et du désir à l’amour. L’angoisse, c’est la peur indéterminée, diffuse, la peur d’exister en général, la peur de tout ; la peur, c’est la peur qui a un objet, la peur d’exister d’une manière particulière, la peur de quelqu’un de précis. Tayeb et Mouad plongés dans l’angoisse remontent à la surface et leur rencontre est le début de la peur. Mais elle est aussi le début de l’amour. Le désir, c’est le manque indéterminé, le manque sans objet connu, tandis que l’amour est un désir porté sur quelqu’un, sur un corps qui n’est pas n’importe quel corps, qui est le corps de Mouad pour Tayeb, le corps de Tayeb pour Mouad, un corps avec ses contours, son odeur, son regard. C’est donc la métamorphose de l’angoisse en peur et du désir en amour, et De toute mon existence est la radioscopie, l’observation au microscope de cet état ambivalent qui mêle la peur au désir.

Pourquoi avoir peur ? Parce que s’abandonner au désir de l’autre, c’est s’offrir à lui comme cible. Parce que s’abandonner à son désir, c’est risqué d’être la cible de la foule à ses trousses.
-       Mouad a peur de s’abandonner à l’impétuosité du désir de Tayeb, il a peur d’être dévoré par sa faim. Il ne veut pas être pénétré par l’amant, il craint de ne plus exister par lui-même mais de ne plus être que la proie, le festin nu sous les dents féroces de l’amant. C’est la crainte de la réification, la crainte que l’autre jouisse de moi comme une chose et que je puisse plus moi-même être le sujet de ma jouissance, que l’amant m’extorque ma subjectivité, qu’il fasse régner un empire, qu’il domine jusqu’à plus soif dans sa faim infinie.
-       Mouad a peur de s’abandonner à son désir pour Tayeb, dans un pays où le plus grand nombre exècre son désir, dans un lieu où chaque jour des flèches de la ville sont décochées sur les hommes qui désirent d’autres hommes. Il a peur de sa solitude face à la foule, il voudrait être comme les autres pour échapper à l’attaque, il voudrait se fondre dans la masse, dans l’anonymat. Discorder par rapport au plus grand nombre, se rendre dissonant, affirmer sa singularité, c’est risquer le pire, risquer sa vie, risquer la mort.

La peur, en somme c’est celle de l’anéantissement : Mouad craint d’être anéanti par le désir gargantuesque de Tayeb, pulvérisé par le désir négatif (la répulsion, le dégoût) de la foule attisée par la haine. Mais le bonheur ne tient-il pas dans l’exposition au péril, ne croît-il pas dans le danger ? Le désir fait face à la peur, le désir est ce conatus qui anime le vivant et lui intime de succomber pour vivre, et Tayeb manifeste cette force de vie, cette puissance du désir qui féconde l’existence sans lui stérile. Peut-on résister à son désir sans se nier soi-même, sans s’anéantir soi-même ? L’individu ne se définit-il pas par son désir ? Peut-être ne peut-on être soi qu’en s’éperdant dans son désir, car qui est-on sinon la somme de ses désirs singuliers ? N’est-ce pas par le désir que je suis moi, et pas un autre ? On devine le risque qu’il y a à vivre une autre vie que la sienne, à faire taire ses désirs en soi au lieu qu’il faudrait les faire hurler, quand bien même cela nous exposerait au péril. La peur et le désir n’ont pas tant pour l’objet l’autre, que soi : on a peur d’être soi-même en même temps qu’on désire intensément être soi.


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Dans un carré magique qui trace l’espace de leur désir, deux individus se perfectionnent dans l’art de la traque. Le ravisseur deviendra bientôt la proie, jusqu’à ce que, las du jeu, il se dérobe. Fin de partie.

Il y a d’un côté Tayeb, il y a de l’autre Mouad. L’un serait la pièce manquante de l’autre : le petit morceau qui complèterait le puzzle de leur désir. Mais l’un cherche et l’autre se cache, à moins que ce ne soit l’inverse. À la faveur de la nuit, ils se pensent, à la manière de l’obscur objet d’un pressentiment. C’est alors que l’attente, insoutenable, prend fin : le monde laisse échapper « ce bruit qui appartient aux choses qui doivent se produire ». Ils se rencontrent. C’est comme un plongeon dans l’intérieur noir de l’amour. 

Marcelino Méduse met ici en scène son propre texte, dont l’écriture prend naissance alors qu’il a seize ans. Elève au lycée Antoine Roussin de Saint-Louis, il participe tout comme Arthur Jonzo à Avoir vingt ans en 2015, l’aventure initiatique imaginée par Wadji Mouawad portée par une réplique de sa pièce Incendies : « Apprends à lire, apprends à écrire, apprends à compter, apprends à parler. Apprends à penser ». Entre 2011 et 2015, cinq groupes de dix jeunes venus de Mons, Namur, Nantes, Montréal et La Réunion ont mesuré l’immensité du monde. Chaque année, ils sont partis à l’aventure : Athènes, Lyon, Auschwitz, Toubab Dialaw (près de Dakar), Budapest…Après avoir assisté Lolita Monga pour son Roméo et Juliet péi, Marcelino monte sa propre compagnie : Aberash, « donneur de lumière » en langue éthiopienne.


Le trac, stimulant ou obstacle pour la traque ?

La pièce est en cours de création, mais – pour avoir lu le texte et assisté à une répétition –, on devine déjà qu’elle sera éprouvante. Marcelino Méduse procède méthodiquement à la radioscopie d’une âme troublée : car Tayeb et Mouad pourraient bien ne faire qu’un seul, et donner à entendre le bruit d’un discours intérieur où les voix contradictoires se brouillent. 

« Un point de rencontre des forces, le centre d’une implosion où toutes les énergies venues du dehors se réunissent dans la violence et le chaos de l’exiguïté », écrit Le Clézio dans L’Extase matérielle. Tayeb est la voix de la faim, Mouad celle de la peur. Le premier déborde de pulsions vitales, le second a sa propre autopsie à la main. Quand Tayeb voudrait que Mouad caresse et lèche ce corps qui le fera jouir, Mouad s’échappe dans l’imagination des mille morts possibles qui lui sont promises dans un pays musulman où, pour avoir aimé, on peut vivre sans tête ou « être accroché dans les airs sans possibilité de respirer ». 

Les bouffées d’amour sont toujours délirantes, et les deux personnages pourraient esquisser deux versants de la fièvre amoureuse : le sentiment de toute-puissance et l’effroi de l’anéantissement. Prendre ou être pris. Qu’on explose comme Tayeb ou qu’on implose comme Mouad, c’est toujours sur l’abîme qu’on se tient. Mouad vit le trac amoureux : cet émoi généralisé où, offert au rapt qui va nous surprendre, on entrevoit sa propre destruction. Tayeb vit l’ivresse de la rencontre prestigieuse avec Mouad : il est de ces amoureux bravaches qui, persuadés d’être le joueur dont la chance ne se dément pas, ne doutent pas du succès de l’entreprise.  

Pour le spectateur, c’est un long supplice qui commence : celui de l’attente qui fait à la fois son tourment et son délice. Marcelino Méduse fait durer les préliminaires de l’amour. Il nous énerve, au sens propre. Nous voudrions qu’ils baisent, enfin ! Que la faim fasse taire la peur et qu’on se mette à table. A moins que l’appétit ne soit coupé. Evoquant les précédentes versions de son texte, le jeune metteur en scène raconte que cela ne peut que se finir mal : « C’est une histoire qui rate. Soit ils se bouffent les tripes, soient ils se tuent, soit ils se font tuer, faute d’avoir su dire ou entendre la grande déclaration d’amour. Mais ils espèrent se revoir, dans une autre vie ou une autre nuit : de toute leur existence, ils essaieront de se rencontrer, de se retrouver, de s’aimer, jusqu’à ce que ça marche. Sauf que moi je crois que ça ne marchera pas », avoue-t-il en comparant la vie à un jeu perdu d’avance. 

Reprendre sa mise pour changer la donne ?

Le jeu apparaît comme le nœud de la pièce. Un jeu de forces, d’abord, car Marcelino Méduse s’intéresse à l’ambiguïté des rapports de soumission et de domination. On pourrait penser que Tayeb, « l’actif » ne voudrait que soumettre Mouad, tel le satyre qui réclame la satisfaction immédiate de son désir. Mais Mouad, le « versatile », veut et ne veut pas être pris : tremblant du désir d’être saisi il se dérobe, et c’est grâce à cette douce résistance que Tayeb découvre les brûlures suaves de la langueur. « Dans la langueur amoureuse, quelque chose s’en va, sans fin ; c’est comme si le désir n’était rien d’autre que cette hémorragie », écrit Roland Barthes dans Fragments d’un discours amoureux. Dès lors, ne domine pas celui que l’on croit, ou plutôt la domination rencontre-t-elle toujours la résistance de l’insoumis. « La grande peur, c’est la pénétration, la soumission » explique Marcelino Méduse. « Julien Dijoux et Arthur Jonzo, les deux comédiens, ont tous les deux un rapport très sauvage au plateau. Ils sont presque indomptables. Mouad ne le dit pas clairement, mais il veut dominer ; les expériences de jeu sur le plateau montrent un Mouad beaucoup plus violent qu’il n’y paraît ». 

Le jeu fonctionne ensuite comme dispositif : « Le carré tracé au sol est l’espace du jeu de séduction, l’échiquier où les personnages s’affrontent. La partie a un début et une fin, et elle est rythmée par des cases qui jouent le rôle de pivot. Des chants sont le signal qui permet au jeu de commencer : Tayeb et Mouad vont pouvoir se rencontrer. A la fin, il y a un silence : c’est à ce moment-là que l’un des deux se dit qu’il a fini de jouer. La partie est finie pour lui ». On pense à cette légende chinoise : un mandarin était amoureux d’une courtisane. Je serai à vous, dit-elle, lorsque vous aurez passé cent nuits à m’attendre assis sur un tabouret, dans mon jardin, sous ma fenêtre. Mais à la quatre-vingt-dix-neuvième nuit, le mandarin se leva, prit son tabouret sous son bras et s’en alla. 

« L’amour appartient à l’ordre (dionysiaque) du coup de dés », écrit Barthes. On l’aura compris, De toute mon existence est l’histoire d’un mauvais coup. D’une débandade ou d’une canicule sans été. Et Marcelino Méduse de citer la dernière phrase de La maladie de la mort de Marguerite Duras : « Ainsi cependant avez-vous pu vivre cet amour de la seule façon qui puisse se faire pour vous, en le perdant avant qu’il soit advenu ». Se dérober avant que cela n’advienne, cela n’est pourtant pas le genre de Marcelino Méduse qui fait feu de tout bois. Un vrai cafrine do fé dans la paille canne se cache derrière les apparences timides et réservées de ce grand garçon qui est le premier surpris de ce qui lui arrive : « J’avance à tâtons, je me sens un peu dépassé. Et aussi un peu déphasé par rapport aux jeunes de mon âge. Je suis travaillé par toute cette urgence de dire et de faire entendre des paroles. Pourtant, j’ai tellement peu vécu. Mais qu’ai-je bien pu faire au bon Dieu ? Ou dans des vies antérieures ? ». Dieu que cette sourde inquiétude qu’on sent poindre en lui est touchante.