mardi 28 février 2017

L'arrestation, M. Batista



« Hé, vous, là-bas ! ». C’est l’histoire d’un vivant en manque d’existence qui a besoin d’une petite interpellation. Il pourrait se promener, comme ça, dans la rue où toutes les bijouteries habitent. Histoire de repérer un type qui pourrait lui faire sa soirée. Ça ne manque pas : il va pouvoir procéder à son arrestation.  

Dans « Idéologie et appareils idéologiques d’Etat », Althusser s’intéresse à l’interpellation : « nous suggérons que l’idéologie agit ou fonctionne de telle sorte qu’elle recrute des sujets parmi les individus ou transforme les individus en sujets par cette opération très précise que nous appelons l’interpellation, qu’on peut se représenter sur le type même de la plus banale opération policière de tous les jours : « hé, vous, là-bas ! ». Si nous supposons que la scène théorique imaginée se passe dans la rue, l’individu interpellé se retourne. Par cette simple conversion physique de 180 degrés, il devient sujet. Pourquoi ? Parce qu’il a reconnu que l’interpellation s’adressait « bien » à lui, et que « c’était bien lui » qui était interpellé (et pas un autre) ». L’interpellation constitue donc une forme de conversion presque métaphysique opérée par la fonction performative du langage qui produit de l’assujettissement par le discours : je me retourne, et alors je ne suis plus individu mais sujet. Dans La vie psychique du pouvoir, Butler montre en quoi l’interpellation permet à l’individu originaire, ontologiquement indéterminé, comme nu et brut, d’advenir à l’existence : « Le sujet est pour l’individu la circonstance linguistique qui lui permet d’acquérir et de reproduire l’intelligibilité, la condition linguistique de son existence et de son action ».

Le texte de M. Batista a ceci d’intéressant que, d’une part il fait varier la figure de l’interpellé, et que d’autre part il manifeste deux rapports possibles à l’interpellation (la passion ou l’indifférence).

L’arrestation n’est qu’en apparence celle du type, dès lors qu’on comprend qu’il ne s’agit que d’une ruse pour instaurer le dispositif de l’arrestation réelle, celle du flic. Le flic est un individu en quête de subjectivité. Il veut atteindre l’être, et réclame à cette fin, de manière passionnée, la reconnaissance d’un certain nombre d’attributs qu’on pourrait lui coller à la peau : car la peau nue, ça ne suffit pas, il faut de l’étiquette. Et pour que la poursuite de la subjectivation ne cesse pas en chemin, le type qu’on a pris en otage doit être un de ceux qui refusent toute assignation, ni d’eux-mêmes, ni des autres : « je ne dis rien, moi » ; « mais je n’ai rien dit ». On comprend alors pourquoi les répliques du flic prennent toute la place, dans ce qui est un véritable déversoir verbal : il faut se dire, le plus possible, quand les autres ne disent rien de nous, nous abandonnant à notre indétermination et à notre liberté. Alors il se dit, le flic, il se précise dans tous les détails et se dessine sous toutes les coutures de son « costume tout symbolique ». Plus rien de vague ne doit persister de soi, rien d’obscur, il faut se rendre transparent dans toute sa fonctionnalité. Le flic, c’est un type qui veut jouer au flic, parfaitement, absolument, dans tous les recoins, et qu’on joue avec lui : « Qui c’est le patron du règlement ? Qui c’est qui commande ? Dis-le. Qui c’est le patron ? C’est moi ? ». Epuiser toute son individualité dans le rôle du flic, endosser le personnage pour fuir l’angoisse qu’il y a à n’être personne, c’est-à-dire cet ensemble de virtualités chaotiques qui ne se laissent pas comprendre par l’intelligence, qui ne se laissent pas, filons la métaphore, appréhender. Se définir pour ne plus avoir peur de l’indéfini qu’on porte en soi : le type a décidé de sa définition, il sera flic, de ceux-là qui existent pour réglementer, et pas seulement la circulation. Il aura « le costume impeccable, la coiffure réglementaire », un peu comme « les collègues de première main qu’ont presque encore jamais servi, des collègues presque neufs, qui sont encore sous le plastique ».  

La passion du flic pour sa propre interpellation a cependant ses ombres : l’une, magistrale, est portée par le personnage du type, qui en disant peu dit beaucoup, quand on sait que l’acte discursif est ce par quoi on performe le passage de l’individualité à la subjectivité.

Et l’autre, plus dissimulée et retorde, œuvre dans la parole même du flic. Regardons-y de plus près. Les voyous « pleuvent » des lampadaires où ils semblent planqués comme des chauve-souris. Ils « foutent la merde partout » avec leurs « pieds dégueulasses » et c’est la « débandade » quand ils « violent » les lois. Pire, ça se reproduit: « un gars comme toi prend des forces quand y se multiplie. T’apparais tout seul, pis y’en a partout dans tes chaussettes. Dès que j’ai le dos tourné, y’en a dans les lampadaires, y’en a dans les arbres. Des tas de gars comme toi apparaissent. Par magie. T’es tout seul. Pis t’es des milliers ». Quant à la justice, elle est « bien foutue » : «  Des jambes interminables, la justice. Une belle justice bien roulée ». La ville ? Une pute : « Elle te plaît, la ville ? Tu aimerais la toucher ? Tu aimerais habiter dedans ? Si elle écartait les jambes. Vas-y. Tu dirais pas non ? Quand tu regardes sous ses jupes. Mais t’as pas le pognon pour te la faire. Tu peux pas raquer, alors tu voudrais te la faire gratis. Mais tu t’es regardé ? Tu crois que n’importe quel étranger à la ville peut se la faire ? ». Sur les murs des prisons, ça éclabousse : « Y’en a sur les murs. Ça gicle partout des gars comme toi à la taule. Les gars giclent par terre ou y giclent sur les murs à la taule. Y’a des maladies qui se déplacent exprès à la taule juste pour voir ça ».

On le comprend bien : loin d’être une stricte logorrhée de l’ordre, le flic a la vie à la bouche, trahissant par-là qu’il est encore un peu un individu, pas encore complètement un sujet.

Mardi 28 février 2017, théâtre des Bambous, saint Benoit, la Réunion.