dimanche 22 janvier 2017

Sous le soleil exactement

Avoir ou être un corps – politique, poétique, sans oublier le corps utopique –, cela ouvre un champ et un contrechamp, un ici et un ailleurs. Quand ce corps se situe « sous le soleil exactement, pas à côté, pas n’importe où », ce qu’il peut faire (voir, fabriquer, sentir, créer) n’est pas ce que peut un autre corps. C’est à la singularité des points de vue (sur le monde, sur soi-même) incarnés ici et maintenant que se consacre l’exposition collective Sous le soleil exactement, dont la commissaire est Nathalie Gonthier.

L’eau à la bouche

Qu’est-ce qui mieux que la chanson éponyme de Gainsbourg pouvait mettre au diapason les œuvres – fruits de résidences à la Cité des Arts – de Myriam Omar Awadi, Morgan Fache, Nicolas Givran, Guillaume Lebourg, Pierrot Men, Charles Prime, Yohann Queland de Saint-Pern et Abel Techer ? Réécrite pour l’occasion, Sous le soleil exactement donne le ton à cette exposition collective et interdisciplinaire : « Au sein de cet espace de veille/il s’agit de faire dialoguer/des projets expérimentaux », « il s’agit de remettre en cause/tous les formats habituels/aller vers des formes archipels ». Le dispositif performatif installé à l’orée de l’exposition met dans le bain : le visiteur est littéralement convoqué par la mise en présence du micro et du texte qui défile sous ses yeux. Que faire, sinon reprendre place, c’est-à-dire corps, ici et maintenant, sous le soleil exactement (ou sous la pluie amenée par les piètres chanteurs) ? Pas d’échappatoire, il faut s’engouffrer, « aller vers quelque chose qu’on ne sait pas être », comme le dit Edouard Glissant : qu’on nous pardonne cette comparaison entre deux expériences sans commune mesure, la déportation terrifiante et pétrifiante des esclaves africains vers les Amériques, et la visite amusante et animée de Sous le soleil exactement. Un diapason commun : la poétique de la relation, l’invitation à découvrir la terra incognita. Le tout dans un « espace de veille », qui se découvre triple.
C’est d’abord l’espace de l’île, qui montre ici son envers en se moquant de son endroit exotique, c’est-à-dire des clichés relatifs à l’insularité et à la tropicalité. Il faut tordre le cou à la représentation imaginaire d’un espace oublié au temps ralenti et sempiternel, dépeuplé d’artistes : Sous le soleil exactement donne à voir le pullulement des actes de création, proprement intempestifs, c’est-à-dire engagés dans un espace-temps spécifique et le révélant depuis une multiplicité de perspectives singulières. On pense à celles de Morgan Fache ou de Pierrot Men, qui au travers de leurs photographies documentaires mettent en évidence « les problématiques d’un territoire marqué par les stigmates culturels et sociaux du colonialisme » ou « les interstices d’une vie urbaine ». On pense aussi à la série d’aquarelles Les îles de Charles Prime qui nous font découvrir une réécriture fantasmée de la cartographie de l’océan indien, qui culmine dans son œuvre Archipels où des calques sous cloche en verre recomposent un monde alternatif à celui de Google Earth.
C’est ensuite l’espace de la salle d’exposition, ce boyau visuel, sonore et même gustatif au travers duquel nous passons, entre arrêts sur image, trémoussements sur piste de slow, déclamations de textes et dégustations d’eaux au bar : ici on ne pourra être qu’en veille, puisque les injonctions à l’action fusent de toute part. Ne s’agit-il pas de ruser contre les « lieux stratégiques de l’aliénation » que fustige Edouard Glissant ? La Cité des Arts aurait pu être, à l’instar de l’école, du stade ou de la Sécurité sociale un espace morne venu d’ailleurs, décidé par d’autres, n’offrant dès lors que la soumission et l’acceptation indolente au visiteur : mais le Banyan institue au contraire un ici où l’on est sujet, à l’instar des hauteurs où marronner.
C’est enfin l’espace du corps lui-même qu’il s’agit d’habiter en éveillé et non en somnambule. Ce corps est le lieu premier, la résidence originelle et indépassable par laquelle j’habite le monde dans lequel je suis absorbé, comme le montre Charles Prime avec Point de vue du Maïdo qui présente l’originalité de montrer les visiteurs embarqués dans le paysage. Ce corps, c’est aussi cette matière en devenir qui génère des utopies : le triptyque d’Abel Techer, Sa fille manquée, met en évidence la fabrication de l’identité au travers d’une mise en scène des différents avatars du soi, poussé par le travestissement aux confins du genre.

« Vous savez, le peuple manque »

« Il n’y a pas d’œuvre d’art qui ne fasse appel à un peuple qui n’existe pas encore », dit Deleuze. Pour faire naître ce peuple qui est encore en gestation, le parti-pris des pratiques populaires n’est pas sans intérêt. L’art n’est pas une citadelle inviolable mais s’ouvre aux quatre vents du monde : le monde quotidien, d’une part, mais aussi le monde de la pensée (philosophique, politique, scientifique).
Sous le soleil exactement fait la part belle aux ponts entre l’art et la vie quotidienne. Les photographies de Morgan Fache appartiennent à une série instadocumentaire : Insta Kréol se constitue de prises de vue au smartphone, « instantanés de vie ». Quant à Slow, l’installation performative de Yohann Quéland de Saint-Pern, il s’agit d’une piste de danse pour un couple seul : la frontière entre l’intimité et l’exhibition, le clos et l’ouvert, le microcosme et le macrocosme jouent à plein. Abrités sous une guirlande d’ampoules, on danse sur Loin de toi de Max Lauret ou sur Reste encore  de Pierre Roselli. La bouée, huile sur toile d’Abel Techer, joue avec subtilité avec l’hyperréalisme en le truquant par des collages.
Quant à l’œuvre collective Orchestre vide, elle colmate la brèche entre les grands penseurs et l’homme du commun au moyen d’une installation karaoké performative : douze interviews de Gille Deleuze, Edouard Glissant, Paul Vergès et Thomas Hirschhorn sont « ré-activées » et le spectateur est invité à jouer au philosophe, au poète ou au politicien, dans un véritable acte de personnification. Les corps ont été détruits ou plutôt anéantis (ne reste plus que la chemise rouge, qui flotte sur la chaise), et le décor lui-même est entièrement reconstruit à la mode locale. Ne reste plus qu’à s’emparer du micro, cet instrument du pouvoir, cet attribut de l’autorité, et à endosser le rôle puisqu’il est vacant. Si on a la bouche sèche, Waterworld est là, et les eaux sont des meilleurs crus. L’important est de demeurer à l’état de veille, car le dispositif du karaoké fait courir le risque du mimétisme servile et infécond, comme celui que raconte Gainsbourg dans Cargo culte. Donner corps aux corps absents de Deleuze ou de Glissant serait vain si un supplément d’âme ne venait pas s’y loger.