mercredi 11 janvier 2017

Le manifeste couleur, K+P

Manifesto signifie : quoi que vous fassiez, où que vous soyez, il est grand temps
Le manifeste couleur, K+P
Fonds Régional d’Art Contemporain, du 05 novembre au 26 février 2017

L’exposition Le manifeste couleur propose une rétrospective autour du travail de K+P, binôme constitué par la styliste Karine Chane Yin et le photographe Patrice Fuma Courtis. K+P poursuivent une aventure tant éditoriale –  ils sont à l’origine de l’avant-gardiste SPOON, magazine underground de photographie de mode et d’art – que créatrice. Le manifeste couleur, par un processus de mise en abyme, est le spectacle des images mises en scène par le duo depuis plus de vingt ans. L’exposition est structurée en trois salles : la première retrace leur collaboration avec le photographe anglais Steve Hiett, qui a réalisé l’ensemble des couvertures de SPOON ; la deuxième présente leurs collaborations avec d’autres photographes, comme Jérome Esch. Enfin, la dernière salle expose le travail de K+P depuis leur retour à la Réunion en 2012, qui précède le lancement de SPOON new edition.

SPOON, une utopie éditoriale

L’histoire de SPOON n’est pas ordinaire. Le magazine naît en 1996 de la rencontre d’une frustration et d’une contrainte : Patrice Fuma Courtis et Karine Chane Yin comprennent qu’il leur sera difficile de conquérir une forme de liberté et de singularité s’ils restent dans le rang des magazines de mode traditionnels, et faute de moyens ne peuvent se lancer dans l’édition d’un magazine papier qui serait à leur image. Ils convertissent l’occasion des balbutiements d’Internet en une formidable opportunité : SPOON fait partie des 100 000 premiers sites au monde, et sera très vite repéré par un imprimeur. Publié in et off-line, SPOON a su s’attirer les contributions les plus mythiques (Steve Hiett, mais aussi Jean-François Lepage qui a renoué avec la photographie de mode avec SPOON). SPOON s’arrête en 2000, et est à nouveau édité depuis 2014.
Entretemps, K+P ont vécu la douloureuse expérience de la compromission : le magazine Twill, créé à la demande d’un milliardaire italien, leur a fait perdre leur âme. C’est pourquoi SPOON new-edition poursuit avec davantage de cohérence la radicalité qui est depuis le départ la sienne : rendre la photographie de mode à l’art, et ce en ne jetant plus en pâture la photographie de mode au règne aliénant de la publicité. Le pari est désormais tenu à l’aide du social network Ello.co qui soutient le magazine : « Nous avons voulu échapper à la publicité, qui n’est qu’une solution illusoire en ce qu’elle aplanit les difficultés en surface mais expose à une pression terrible en profondeur » explique Karine Chane Yin.
« Nous sommes borderline, entre l’art et le marché » poursuit-elle : il s’agit de jouer sur l’arête afin de n’aboutir, pour reprendre les mots de Mallarmé, ni à un Bon Marché gouverné strictement par la perspective économique des valeurs marchandes, ni à un Livre, c’est-à-dire à une forme de sacralité exagérée. Les images sont d’ailleurs dépourvues de cadre : « Il s’agit de rompre avec toute préciosité », explique Karine Chane Yin. Vêtement, peau, décor font corps ensemble dans l’image. Jamais de total look, une absence de placement de produit, et parfois même une quasi-absence de mode, comme cette photographie qui reprend la composition classique d’un Déjeuner sur l’herbe où le vêtement ne dissimule presque plus la peau. Le retour à la Réunion aurait pu être périlleux, dans la mesure où le délai d’immobilisation des vêtements prêtés par les créateurs est considérablement étendu du fait de l’acheminement ; mais K+P ont conquis la confiance du milieu.

Saisir l’air du temps (ou être saisi)

K+P fabriquent des images intempestives qui rompent impertinemment avec la meute des lieux communs. Dans les années 1990, alors que la reality-photography est reine, ils martèlent avec conviction l’idée selon laquelle la couleur ne relève pas que du Kitsch et du mauvais goût. « La couleur est quelque chose de positif : on peut penser à Gauguin ou à Van Gogh. C’est aussi quelque chose qui se rapproche du révolutionnaire, du punk, du subversif, là où s’habiller en noir donne des gages de respectabilité » commentent les deux créateurs.  La couleur, c’est aussi le choix de castings multiraciaux et de shootings cosmopolites, comme ce tournage aux Iles Féroé où K+P se rappellent amusés qu’ils ont dû, pour face à des frimas inattendus, se vêtir des vêtements destinés aux modèles.
De la même manière, il s’agit de se placer en porte-à-faux du porno chic : « Nous ne voulons pas être des proxénètes qui font de l’argent avec la chair : le sexe doit être sublimé et rendu aux artistes ». C’est chose faite, comme en témoignent la série de photographies autour de la gourmandise et des fruits tropicaux, ou le triptyque de la jeune fille au Coco Fesse qui fait figure tour à tour de sexe féminin, d’hémisphères cérébraux et d’un amant mystérieux.  La pudibonderie des temps contemporains agace le duo, qui veut montrer que la nudité ne doit pas être censurée.
La littérature et le cinéma ne sont jamais bien loin, et La comédie humaine ou L’attrape-cœurs se glisse parfois dans la poche d’un jean…Quant au volume 2 de SPOON, il est librement inspiré de l’univers de Marc Behm, l’auteur de Mortelle randonnée ou de La reine de la nuit. Sur la couverture, la photographie de Steve Hiett est d’une sensualité trouble : tandis que l’héroïne de Marc Behm finira pendue pour crimes contre l’humanité après être devenue nazie par goût des fornications allègres, le modèle se fait pourlécher le coup par un grand chien blanc avide, comme pour rappeler qu’il ne faut pas oublier la créature maléfique à l’orée du bois. On retrouve le motif du chaperon rouge sur la couverture du numéro 5, Girls in the grass : une femme encapée de rouge se dissimule le visage, offerte innocemment dans l’herbe.
L’une des images les plus marquantes est sans doute l’une des couvertures pop art de Twill : en août 2001, K+P travaillent à partir de la photographie d’Emmanuel Gimeno qui montre un modèle mimant la Statue de la Liberté et faisant le geste radical des Black power, bras levé et poing serré. Il s’agissait de manifester la diversité musicale black à New-York. Septembre arrive et braque le destin de la photographie qui est alors renommée : Chaos and Confusion. Le contraste entre le titre et l’image est saisissant et traduit le télescopage brutal de l’art et de la réalité. Etre dans l’air du temps, ce n’est pas seulement le déterminer de manière avant-gardiste et pionnière : c’est aussi participer au monde en se laissant fléchir par la contingence de ses évènements.
Les dernières créations de Patrice Fuma-Courtis et Karine Chane Yin continuent avec humour à sortir des sentiers rebattus : « Nous jouons en permanence avec une tension érotique, explicite ou implicite, et remanions à nouveaux frais le cliché du sexe dans les îles : à contrecourant, nos images proposent de la science-fiction sous les tropiques ». En effet, les clichés donnent à voir de grandes prêtresses mystérieuses, des femmes perchées ou alanguies dans les arbres plein de mousse, ou encore un corps plein de vertige et de motifs colorés géométriques dont on pressent qu’il désire tomber. Et, bien sûr, on retiendra la superbe image qui accueille le visiteur à l’orée du FRAC : la poitrine constellée de mosaïques noires figurant des ailes de papillon brodées (vêtement créé par Christine Phung) et la bouche entrouverte, le modèle post-humain aux doigts fourchus et aux cuisses dévoilées par un tissu diaphane a le visage cinglé d’un rayon de lumière bleuté qui semble comme venir d’outremonde, venant rompre par une diagonale la double verticalité des deux troncs, humain et végétal.