vendredi 13 janvier 2017

Le désir et le monde, Renaud Barbaras

Retranscription de Les chemins de la philosophie, 06 janvier 2017

(1)    Le désir se distingue radicalement du besoin en ce que le besoin est manque d’un objet déterminé au lieu que le désir est désir du monde

Le besoin est circonscrit : il est manque d’un objet déterminé. Au contraire, aucune satisfaction du désir n’est possible puisque l’obtention de ce qu’il croit être son objet l’intensifie au moment où il le satisfait ; on n’est jamais pleinement satisfait comme le montre le désir sexuel où toute satisfaction implique une insatisfaction. Le désir ne peut s’éteindre ; il se relance lui-même, renaît sans cesse de lui-même. C’est ce qui le distingue radicalement du besoin. Le désir est relancé par cela qui prétend le satisfaire : ce que le désir désire n’est pas un objet. Si le désir n’est pas satisfait, c’est ce que vise le désir est d’une nature telle qu’il ne peut par principe le combler ; ce que désire le désire transcende l’ordre de l’objet ; le désir ne manque de rien. Ce que désire le désir, c’est le monde. Le désir désire tout ; aucun objet ne l’arrête. La parole du désir est : « ce n’est pas ça ». Je crois désirer tel autre ; mais ce n’est pas cela, puisque je suis relancé sans cesse. Quel est le mode d’être du désiré, en ce qu’il n’est pas le visé ? Il excède l’objet visé.

(2)    Désirer le monde, ce n’est pas désirer un tout cumulatif mais la totalité comme scène originaire de la présence des étants

Le désirant peut penser que ce n’était pas le bon objet et passer à un autre objet. Mais ce que désire le désir n’est pas un tout cumulatif, mais la totalité : le fonds commun aux objets, l’élément de leur présence qui comme tel ne peut jamais être présenté lui-même. Le désiré fait toujours défaut et le désir est exacerbé par sa propre satisfaction. Le propre du tout est qu’il se dérobe comme tel ; il n’est pas une totalité additive mais la scène originaire qui rend possible l’apparition des étants ; comme telle elle ne peut être intuitionnée ni objectivée car elle est la condition de toue apparition. La condition de la présence ne peut être présentée. La coïncidence avec le tout serait plénitude, mais elle est par principe impossible. C’est parce que le désir est désir du tout, c’est-à-dire du monde, qu’il est par principe insatiable. En ce sens le désir en toute rigueur n’est pas manque, c’est-à-dire vide circonscrit. Le manque dessine en creux la présence d’un objet. Le désir ne manque de rien : il est désir de monde et non de quelque chose.

Cf. Mikel Durenne, Poétique. Pour une philosophie non théologique. Le besoin est l’épreuve d’un manque ; cette expérience est fondamentale : la soif, la faim, la fatigue constituent l’être au monde comme être de besoins, comme être séparé et que la séparation voue à la mort. Un objet n’est pas disponible et le monde est indifférent à notre détresse. L’expérience du désir est différente : à la différence du besoin, le désir ne s’accomplit jamais que partiellement ; ce n’est pas parce qu’il n’a pas d’objet et appartiendrait à l’ordre du symbolique, mais plutôt qu’il en a trop, ou plutôt qu’il attend trop de chaque objet parce qu’il est rapport à l’impossible. Il n’est pas rapport à un objet déterminé, imaginaire ou réel, sinon par délégation ou symbolisation : il est désir de tout, d’un autre monde, de la plénitude originaire.

Il y va dans le désir sexuel et amoureux quelque chose qui n’est pas sexuel ou amoureux. L’essence du désir sexuel n’est pas sexuelle. Elle est rapport à un monde. C’est une quête métaphysique, mais ce dont il en va, ce ne sont pas des idées, mais de la profondeur ontologique du monde comme tel, ce qui sous-tend toute présence. On est aux antipodes de Platon. C’est le sol de toute existence qui est visé : le monde comme condition de toute présence sensible. La condition du sensible n’est pas idéelle (c’est un présupposé platonicien) mais elle-même sensible : c’est le sol de toute présence sensible, c’est quelque chose d’archisensible ; c’est le là de tout étant. C’est la condition, l’élément de toute présence, c’est ce par quoi le senti peut être senti. C’est un réalisme non de l’idée mais de la présence sensible.

(3)    Le désir n’est donc pas une intuition ou une connaissance mais une avancée pénétrante vers la profondeur qui recule sans cesse

Comme Buñuel  le montre dans Cet obscur objet du désir, l’essence du désir est de produire le sentiment de retrait et de refus dans la sexualité : personne ne peut se donner pleinement, non pour des raisons empiriques (le rapport sexuel serait impossible) mais parce que l’autre est toujours au-delà du point où je crois le trouver. Si l’autre se dérobe sans cesse même dans la possession, c’est parce qu’il est une brèche vers le monde, une cristallisation du monde comme tel. A travers l’autre, c’est le monde que je vise.

Tout désir est désir du monde. La différence entre le besoin et le désir ne tient pas au fait que l’objet serait accessible ou inaccessible : dans un cas, ce dont on manque est un objet qu’en droit sinon en fait on peut trouver, dans l’autre ce qui est visé transcende l’objet ; on désire la profondeur, le sol comme condition de présence de l’objet. Cette profondeur se dérobe. Le désir est mouvement en tant qu’il est avancée vers cette profondeur. Un objet peut faire l’objet d’une intuition, d’une connaissance ; mais ce qui transcende l’ordre de l’objet (la profondeur mondaine) ne peut faire l’objet que d’une avancée. Je ne peux me rapporter à ce qui recule sans cesse, à ce qui fait sans cesse défaut, que sur le mode de l’avancée incessante et sans terme. Le désir est désir du monde comme sol ontologique, profondeur fondamentale qu’on ne peut posséder qu’en y pénétrant. On peut intuitionner un objet mais la profondeur ne s’atteint qu’en y avançant.

(4)    Le désir transcendantal est la condition de possibilité de l’apparition du monde comme tel, tandis que le désir empirique est le désir d’autrui comme exhibition d’une brèche qui ouvre un monde

Le monde comme profondeur ontologique des étants ne se donne comme monde que par le désir : c’est pourquoi le désir a une fonction transcendantale. Il n’y a pas un monde déjà là et il ne se trouve pas qu’on le désirerait. La relation originaire au monde est le désir. Le monde ne se donne comme monde que par le désir: il n’y a de monde que pour le désir. Le désir est transcendantal en ce qu’il est la condition de possibilité de l’apparition du monde comme tel. Pour qui y a-t-il un monde ? Pour le désir, et c’est tout. Le monde comme profondeur est son propre retrait : il est distance pure, transcendance pure. Ce n’est pas la transcendance comme transcendant : c’est la transcendance comme profondeur ontologique des étants. Cette transcendance pure ne peut être donnée qu’à un mode d’être qui est celui de l’avancée : le désir. Il y a une relation essentielle, une corrélation fondamentale entre le monde et le désir.

Qu’en est-il du désir empirique ? Les autres ont un statut très particulier par rapport au monde : celui d’exhiber, de cristalliser, de présenter une brèche permettant de pénétrer dans le monde. Les étants quelconques sont opaques, font écran par rapport au monde même s’ils le présupposent comme condition de leur présence. Autrui se caractérise par une transparence : il m’ouvre au monde. Ce qui m’intéresse chez autrui, c’est qu’il incarne un monde : son monde est une médiation vers le monde. Dans l’autre, ce qui suscite mon désir, c’est un monde. Je saisis en l’autre ce qui me fascine : une certaine manière d’ouvrir au monde, un certain monde. Tout monde est un certain mode d’ouverture au monde.

Il n’y a pas de monde déjà là ; on ne peut pas mesurer nos accès par rapport à lui. Le monde est constitué par ses accès ; c’est une transcendance qui est remplie, nourrie, enrichie de tous les accès à lui. Ainsi de l’expérience du deuil chez Merleau-Ponty : quand quelqu’un disparaît, une certaine dimension du monde disparaît. De la même manière, ce qui est émouvant dans la naissance de tout enfant est qu’on sait qu’avec l’apparition d’un enfant c’est une modalité d’être-au-monde qui apparaît, qui enrichit le monde et ajoute au monde une couche. C’est toujours un monde qui s’ouvre, non pas comme partie, canton du monde, mais comme nouvelle dimension du monde. Ce que j’aime en l’autre, c’est la singularité de son regard sur le monde, la singularité de l’accès qu’il nous donne au monde.

Le désir est intrinsèquement désir du monde. Ce qui m’attire chez l’autre, c’est l’intercession qu’il présente par rapport à ce monde. C’est son monde. A l’ombre des jeunes filles en fleurs : Proust met en évidence cette cristallisation par laquelle ce n’est pas à un autre singulier auquel j’ai affaire par mon désir, qui est attirance pour un monde dans lequel les jeunes filles ne sont pas complètement différenciées ; c’est un monde dont j’ai envie d’être, auquel je veux participer, qui me fascine ; c’est peu à peu qu’une différenciation et une détermination vont s’opérer et que le désir va se cristalliser, se fixer sur une jeune fille singulière. Même si dans le désir de l’autre il en va toujours de son monde, on comprend que d’abord c’est un monde qui nous fascine. Comment s’aperçoit-on qu’on est amoureux ? Tout à coup on est polarisé d’une certaine manière, on a envie de revenir dans tel quartier, on est sensible à tel signifiant, à telle atmosphère : c’est l’épreuve d’une polarisation par un monde, d’un infléchissement de mon existence dans une certaine direction, dont on va découvrir après qu’il tournait autour de cette personne. Le désir n’est jamais d’emblée désir d’un corps, désir de tel individu singulier : il est désir d’un monde.

(5)    Lévinas se méprend à propos du désir car il manque l’horizon de la satisfaction qui constitue essentiellement le désir

Cf. Lévinas, Totalité et infini. La caresse se saisit d’une nourriture sublime : un senti qui se promet et se creuse comme si elle se nourrissait de sa propre faim. Elle sollicite ce qui échappe de sa forme vers un avenir jamais assez à venir. La caresse cherche, fouille, exprime l’amour dans l’invisible, sans dévoilement, nous ramenant à la virginité d’un féminin qui reste inviolé. Ce qu’elle vise au-delà d’un étant, par-delà le consentement ou la résistance, ne se saisit pas dans la lumière du saisissable. Le corps s’y dénude sans sa forme même pour s’offrir comme nudité érotique. Elle ne vise ni une personne ni une chose mais un être évanescent et impersonnel qui se dissipe dans l’anonymat, vulnérable et mortel. Elle n’agit pas, n’anticipe pas, ne se projette pas vers un futur possible ; elle s’évade vers un avenir absolu, amorphe, passif, sans lumière ni signification : là commence la volupté qui reste à tout instant désir.

L’intérêt phénoménologique de ce texte est qu’il souligne le caractère infini de la caresse qui se relance elle-même ; elle est tâtonnante, sans terme. Par différence d’avec la théorie sartrienne de la caresse : en caressant le corps de l’autre, je cherche à engluer sa liberté dans son corps pour me l’approprier dans l’acte sexuel (la liberté s’enfuit, l’autre se dérobe, ce qui déclenche le cycle du sadisme). Lévinas dit du désir qu’il est désir d’un pays d’où ne naquîmes point : le désir est épreuve de la séparation. Mais le désir comporte par essence un horizon de satisfaction, même si cette satisfaction est impossible, même si elle ne peut déboucher en plénitude, sauf à mourir qui revient à coïncider avec le monde, à me désindividuer. Il y a certes une dimension d’insatiabilité dans le désir mais le désir suppose une communauté ontologique entre le désirant et son objet ; or chez Lévinas c’est le contraire. L’objet du désir, c’est l’infiniment autre : l’altérité détermine son mode d’exister. Son texte sur la caresse illustre cette dérobade, cette absence, cette altérité fondamentales : la virginité d’un féminin inviolé. C’est un érotisme de vitrail : l’autre a une absence totale de sensualité, de présence charnelle, de caressabilité. C’est étonnant que la femme soit cela. Lévinas projette sur le désir une conceptualité inadéquate : la responsabilité, la sainteté ; il est au plus loin de l’expérience de la sexualité.

(6)    L’amour est au désir empirique ce que le sentiment est au désir transcendantal : l’amour et le sentiment initient le sujet au monde

L’amour est une dimension du désir, ce qui ne va pas de soi (Jean-Luc Marion subordonne le désir à l’amour). Pour moi, le désir a une fonction transcendantale. Il dévoile le monde lui-même. L’amour est une dimension du désir : le désir est caractérisé par le fait que le désiré se dérobe sans cesse ; c’est une avancée tâtonnante vers une profondeur qui se dérobe. Je ne peux pas chercher ce que je désire si je n’ai pas été initié, si je ne sais pas ce que je cherche. Le désir est initié à un monde qui pourtant se dérobe sans cesse : le sentiment est cette initiation au monde, ce dévoilement originaire du monde qui donne le cap au désir et lui permet de s’avancer, sans quoi il ne saurait pas où aller : le sentiment est le dévoilement originaire par lequel m’est dévoilé le monde comme horizon, direction du désir. L’amour est au désir empirique, sexuel, ce que le sentiment est au désir transcendantal. Le sentiment est ce qui au sein du désir dévoile originairement le monde et donne le cap ; l’amour est ce qui me délivre d’un seul coup l’autre comme horizon de mon désir. L’amour est au cœur du désir ce qui donne la direction : c’est la révélation, la découverte fondamentale que là, il y a quelque chose à chercher. C’est quelque chose qui tend une trame, déploie une portée dans laquelle je vais m’engager. C’est le sentiment du désir, c’est le sentiment qui rend possible le désir. L’amour est une dimension du désir ; il ouvre la direction dans laquelle va s’engager le désir.

Le désir sans amour n’est pas encore du désir. Le désir n’est pas envisageable sans amour. Dans l’amour, un monde m’est découvert que je vais furieusement et impérieusement désirer, qui s’impose à moi comme devant être recherché ; on peut y passer une vie. D’autres désirs sont plus fugitifs. Même dans le désir sexuel le plus simple et le plus pauvre, il faut admettre qu’il y a initiation à quelque chose, et donc qu’il y a une dimension préalable de sentiment. Il faut bien que quelque chose polarise mon désir et me conduise à cette expérience sexuelle, en toute rigueur. S’il n’y a pas quelque chose qui fait que j’ai envie d’un tel, on n’est pas dans l’ordre du désir. On pourrait imaginer une sexualité mécanique ou indifférente, sans autre et sans monde, où seul le corps fonctionne : ce serait le point limite du désir, sans aucune orientation affective, aucune tension. Même dans le désir le plus simple, il y a une dimension d’amour : un dévoilement, une initiation originaire à un monde qui se donne à explorer ; il y a des mondes pauvres et il y a des mondes riches ; on peut y passer peu de temps ou on peut y passer une vie.