mercredi 28 décembre 2016

Mnémosis, Geneviève Jean-Luc


Les amateurs de maisons hantées peuvent courir à la Villa de la Région : tous les frissons sont permis avec les carcasses de ferraille, masquées de bronze et dégoulinantes de terre.  Souffle sur ces morts, et qu’ils vivent, lit-on dans le Livre d’Ezéchiel : pari tenu.

L’exposition de Geneviève Jean-Luc, visible à la Villa de la Région jusqu’au 22 janvier, pourrait n’être qu’une énième piqûre de rappel du politiquement correct devoir de mémoire à propos de la traite négrière : des silhouettes dégoulinant de terre jaillissent des profondeurs de l’histoire, venant hanter la conscience oublieuse des tragédies de l’histoire coloniale.

Mais ce serait manquer le vertige que fomente pour nous la plasticienne dont le propos n’est pas tant de réaffirmer avec la lassitude de tout discours mécaniquement répété le drame de l’esclavage, que de proposer une méditation poétique et politique de la mort tant physique et symbolique de tous ces êtres vivants qui s’agrippent à la terre de laquelle ils vont bientôt choir pour tomber dans le néant béant. Car si on estime entre 200000 et 5000000 le corps d’esclaves disparus dont pas même les ossements délités pourraient témoigner rétroactivement de l’existence, la dévoration n’est-elle pas ce qui guette même les plus grands ?

Geneviève Jean-Luc se dresse contre l’erreur de la nature qu’est la faim de cette terre à laquelle nous retournons (tu es né poussière et tu repartiras poussière) et imagine que, peut-être, la terre n’est plus ce qui prend mais aussi ce qui rend. Rendez-nous nos morts, rendez-nous nos corps, et qu’ils fusent, aériens, au-dessus de la croûte terrestre : que la terre ne soit plus la tombe où on range les morts mais le socle à partir duquel, réanimés par la pulsion vitale, la matière desséchée et moribonde se remette en mouvement.

La plasticienne explique qu’elle a pour Mnémosis choisi d’abandonner l’argile pour le grillage afin de produire une impression d’apesanteur, les corps des disparus flottant dans un espace-temps où ils sont désormais délivrés de l’oppression et de la souffrance. Les structures grillagées portent des masques, de telle sorte que de corps tus ils deviennent corps parlants sur une scène de théâtre. Un buste est de bronze, comme pour éterniser la chair friable des vivants et réhabiliter la valeur des corps asservis et réduits à n’être que meubles.

Geneviève Jean-Luc travaille le vide et le plein : de face, les silhouettes déterrées apparaissent dans une forme de plénitude (c’est l’épaisseur du corps, la matérialité de la vie) tandis que dos, c’est la vacuité qui transparaît (c’est l’arrachement de la mort, le corps friable et désossé). Elle travaille aussi le lisse et le rugueux : ils manifestent d’une part l’éternité où le temps n’a pas de prise sur les corps, et d’autre part le temps physique qui nous achemine vers la décrépitude.

Il faut aller voir cette belle exposition où la Mort danse pleine de vie, où les cadavres virevoltent et se délestent de la terre qui les recouvre. La Villa de la Région n’a pas été si joliment hantée depuis longtemps.

Un petit garçon se cache dans le chambranle d'une porte, et n'est plus qu'une ombre la nuit tombée; un danseur de maloya est étendu sur le sol, et ce n'est pas faute d'avoir voulu le faire tenir droit: Geneviève Jean-Luc raconte comment, alors qu'elle voulait lui rendre sa verticalité, un murmure à l'oreille congédia son geste, et elle comprit alors qu'il est....mais qu'il est parti. Il gît désormais sur le sol, le corps dentelé, rongé par le temps, laissant entrevoir encore l'âme logée dans les trous qui laissent pénétrer la lumière.

Geneviève Jean-Luc évoque son rapport à l'accident: l'acte créateur est émaillé par l'inattendu qui pourrait briser la continuité de l'intention si l'artiste n'acceptait humblement de tracer à nouveaux frais la ligne en intégrant l'ornière. Elle nous dit ses affinités avec Francis Bacon, dont on sait que pour lui aussi l'accident est l'essentiel en ce qu'il est l'inflexion qui vient donner l'impulsion inédite au geste créateur. Créer est un événement qui explore les événements bruts qui jaillissent et pourraient bien être embêtants si on n'en percevait pas la fécondité. De la même manière que chez Bacon les corps ne sont pas organisés selon une topologie définie, les morts de Geneviève Jean-Luc sont des "espaces inciconscrits" (Michaux) qui ont des contours sans en avoir, qui présentent du plein et du vide, des faces clairement dessinées et des envers béants et déstructurés. Les corps sculptés par la plasticienne ont des pliures et des ondulations et ne cherchent plus à se remparer: il faut accepter que la mort nous troue, et reposer en paix car la postérité pansera nos plaies, comme le fait Geneviève Jean-Luc, réparatrice des morts. 

Mercredi 28 décembre, Villa de la Région, saint Denis.

Il ne faut pas hésiter à revenir plusieurs fois pour se laisser surprendre par la vie du lieu: les corps changent subrepticement de place ou tournent la tête....