mardi 13 décembre 2016

Ma vie sans bal, conférence dansée par Eric Languet et Wilson Payet


Ma vie sans bal commence avec la brutalité d’un dispositif d’invisibilisation. Éric Languet commence en effet la conférence sans Wilson Payet qui nous dit-on serait en retard : n’est-ce pas là pur prétexte pour confisquer la parole de celui dont nous refusons par principe qu’il soit éloquent ?

Mais voilà que quelque chose s’introduit subrepticement sur la scène : est-ce un simple couac qu’il faudrait ignorer, un accident à minorer parce que l’essentiel serait ailleurs ? La focale est dirigée sur Éric Languet, auréolé du prestige de l’institution qui autorise sa parole et qui le valide en tant qu’être. Ne nous laissons pas déconcentrer par cet objet rampant non identifié et de la même manière que le lecteur ne doit pas se laisser accaparer par le moustique qui siffle à son oreille, restons suspendus aux lèvres de celui qui discourt…ne sommes-nous pas venus écouter une conférence ?

Wilson Payet force le respect : alors que tout était fomenté pour que nous soyons sourds à sa voix, alors que nos propres préjugés pourraient nous conduire à faire mine d’ignorer l’évènement qui se produit sous nos yeux, le corps du danseur éclipse la voix d’Éric Languet. Et nous n’écoutons plus rien de ce que ce dernier pourrait nous dire ; happés par la performance de Wilson Payet, nous ne regardons que lui. Quelqu’un parlait, et quelque chose rampait : désormais c’est quelque chose qui parle, et quelqu’un qui rampe.

La mise en scène de Nicolas Givran a l’intelligence de nous faire passer de l’illusion au déniaisement par un jeu de dévoilement progressif : ce dévoilement, c’est le scandale qui tient dans la lutte désespérée pour la reconnaissance. Alors que certains (les « valides », les « normaux ») sont d’emblée reconnus, d’autres doivent conquérir la considération, et ce en épuisant toutes leurs forces dans un combat qui est souvent perdu d’avance parce que les stratégies d’invisibilisation sont d’une redoutable efficacité. Nous apprenons à discriminer entre ceux qui seraient dignes d’être perçus, et ceux qui ne méritent même pas que l’on fasse attention à eux, et que nous noyons dans la grisaille de l’indifférence et de l’oubli. Mais comment ne pas voir Wilson Payet ? Celui que la société aime voir tu, celui auquel nos préjugés n’accordent que le statut de chose (au mieux assistée, au pire délaissée) manifeste une telle rage d’exister qu’il conquiert la place que nous lui refusions : celle du conférencier lui-même, et le moment où il se hisse sur la chaise du magister est un des faîtes du spectacle. Oui ! C’est bien le lieu qui lui revient.

Mais pourquoi faut-il à Wilson fournir tous ces efforts pour avoir seulement le droit de s’asseoir là, alors que nous concédons spontanément à Éric le droit de prendre la parole ? Pourquoi les personnes handicapées devraient-elles en faire mille fois plus que les personnes valides ? Pourquoi la reconnaissance est-elle si aisée pour les uns, et si difficile pour les autres ? Il nous faut nous interroger sur notre regard si discriminant qu’il accorde aux uns la centralité de notre attention tandis que nous ne prenons les autres comme objets seulement marginaux et périphériques de notre conscience. C’est toute la problématique du déni de reconnaissance qui se pose ici.

Les personnes handicapées sont doublement frappées : à l’invisibilité sociale s’ajoute ce qu’Edward Clifford appelle la visibilité négative. D’une part nous les invilisibilisons, c’est-à-dire que nous les percevons comme n’apportant aucune contribution au sein du groupe (nous faisons donc comme s’ils n’étaient pas là) ; et d’autre part nous les percevons négativement, c’est-à-dire que nous considérons qu’ils gênent le fonctionnement du groupe par leur comportement (nous ne voyons qu’ils sont là que lorsque nous jugeons que leur présence est dérangeante). Qui n’a jamais été témoin de ces scènes surréalistes mais néanmoins si fréquentes : des personnes discutent sans jamais adresser la parole à l’individu handicapé pourtant à leurs côtés ; des personnes se mettent à remarquer qu’il existe des personnes handicapées seulement au moment de râler parce que le parking est plein et que les places vacantes sont réservées aux personnes à mobilité réduite ?

Dans un second moment du spectacle, Wilson nous explique comment on devient handicapé : car le handicap est plutôt de l’ordre de l’attribution que de l’être. Je ne suis pas handicapé : je suis un corps, qui a telles capacités singulières, qui peut telles et telles choses. Mais je deviens handicapé dès lors qu’autrui me signifie expressément que je n’ai pas les mêmes droits que les autres. De la même manière qu’une femme ne prête attention à sa féminité que dès lors qu’elle est discriminée de manière sexiste, de la même manière qu’un noir ne prête attention à sa négritude que dès lors qu’il est discriminé de manière raciste, une personne handicapée ne prend conscience de son handicap que dès lors qu’il est arbitrairement séparé, d’un point de vue moral et juridique, des autres êtres humains. Je ne prends conscience de certaines de mes propriétés que parce qu’autrui les choisit comme signes d’appartenance à une communauté et donc comme prétextes d’exclusion. On peut gager que le jour où des imbéciles choisiront le nombre de poils sur le gros orteil comme critère d’appartenance au groupe des humains dignes d’être respectés, nous prêterons chacun une attention minutieuse à ce détail capillaire. Wilson nous explique comment il a appris qu’il appartenait à cette frange du monde que sont les personnes handicapées : ce n’est pas son corps qui le lui a appris, ce n’est pas en se regardant lui-même qu’il l’a appris. Mais c’est la manière dont les autres (immédiatement, ou par la médiation des institutions) se rapportent à lui : ainsi un inspecteur d’auto-école lui rira-t-il au nez lorsqu’il lira sur sa fiche de renseignements qu’il est danseur professionnel ; ainsi les filles penseront-elles qu’elles doivent nécessairement s’agenouiller pour lui faire la bise (pourtant quand on voit le corps de Wilson à l’œuvre, on comprend que l’élévation fait partie de ses possibles); ainsi violera t-on son intimité, parce qu'on sait bien que les personnes handicapées n'ont pas droit à l'intimité de la vie privée (ont-ils seulement droit à une sexualité ?). C'est d'ailleurs peut-être la marque la plus significative de l'infamie: le renversement du public et du privé. Comme le montre Hannah Arendt, l'espace public est le lieu de la visibilité et l'espace privé le lieu de l'invisibilité: on se montre dans l'espace public, et on se retire dans l'espace privé. Les personnes handicapées subissent à l'inverse une invisibilisation dans l'espace public, et une exposition dans l'espace privé. C'est un double attentat à la dignité qui s'effectue ici: la dignité du citoyen, et la dignité de l'individu. D'où la nécessité d'un gouvernement des vivants qui institue réellement l'égalité de considération entre les personnes et qui garantisse l'intégrité personnelle.

Dans le final de la conférence, c’est sur le morceau Nothing compares to you que se dessine un étrange ballet entre deux corps incomparables, deux touts qui ne se mesurent à rien d’autre qu’à eux-mêmes dans leur puissance originale et singulière. On a l’impression de voir deux instruments qui, bien que différents, jouent de la même tonalité. Car la thématique de l'imitation ou de l’unisson a disparu ici : chaque corps est son propre modèle tout en étant source d'inspiration pour l'autre. Et c’est l’harmonie  qui prend place, car chaque monde est à la fois son propre centre et tourne en orbite autour de l’autre : Wilson et Eric se tournent autour, se roulent dessus, s’enlacent et se délacent, composant une petite musique qui dessine comment peuvent se conjuguer des éclats d’humanité, des manières diverses d’être un corps d’homme.

Nothing compares to you, c’est aussi un ode à l’amour d’Éric à Wilson : toi dont on a voulu ne faire que l’ersatz raté, la copie mal finie, le brouillon inachevé, tu nous montres que ton corps que l’on pourrait croire mal fagoté n’est pas un désordre mais seulement un autre ordre possible à partir duquel construire une existence magistrale et avec lequel interagir de manière riche et belle. Car ce n’est que le désir de convoler ensemble qui fait l’union des corps. 

Se souvenir que la vulnérabilité, littéralement la disponibilité à la blessure n'est pas un état accidentel ou anormal; elle est l'étoffe dont nous sommes tous faits: la situation à la  fois originelle et essentielle de l'homme. Memento doloris. Il ne s'agit nullement de faire l'éloge de la faiblesse et de la dépendance, mais de comprendre que nous sommes fragiles et dès lors appelés à accueillir et être accueillis. Nous vivons tous à la merci des autres, dans une forme d'impropriété de soi car ce sont nos relations qui nous constituent autant que nous-même. Eric Languet et Wilson Payet, dansant ensemble, nous montrent en quoi la mise en présence de deux corps n'est pas nécessairement le théâtre de la destructivité et de la violence. Au tableau initial d'une guerre entre deux corps dont l'un est frappé d'indignité et l'autre auréolé de la gloire, fait face le tableau final de deux corps qui se touchent et se parlent, offrant en partage à l'autre leur nudité et leur vulnérabilité communes. S'exposer ainsi à l'autre dans sa fragilité, c'est aussi rendre possible que s'accomplissent toutes les promesses dont elle est grosse: la rencontre des deux corps dansant inaugure de nouvelles puissances d'agir pour chacun. 



Mardi 13 décembre 2016, théâtre Canter, sainte Clotilde.