samedi 26 novembre 2016

Vincent Fontano, Galé



Le personnage de la dernière création de Vincent Fontano est de l’acabit des putains qui ne tiennent parole qu’à la nature, quand c’est à la loi qu’il faudrait promettre parce qu’elle est garante de la sociabilité fragile des hommes. Ce sont deux conceptions de la fidélité qui s’affrontent sans vraiment se rencontrer, l’impossibilité de la compréhension étant signée scénographiquemnt par les arches noires successives dont le franchissement ne dessine qu’un nouveau précipice. A quoi faut-il être fidèle ? A la loi, ou à la nature ? A soi en tant que membre de la cité, ou à soi-même comme ensemble d’organes quémandant le plaisir ?

Le père a choisi : il faut faire taire ce monstre au fond de soi qui crie pour prendre figure humaine, et ce ne pourra se faire que par la promesse conjugale qui menotte le corps et le discipline pour le rendre fonctionnel. Si les entrailles démangent, il suffira d’aller préparer à manger pour la famille et récurer la maison de fond en comble : l’envie passera. Rompre la promesse pour exulter comme une chienne, c’est répandre l’infamie et transgresser le devoir qui me lie à Dieu et m’unit tant aux ancêtres qu’à la postérité, car c’est toute la filiation qui est salie par l’incontinence de celle qui s’est dévêtue pour courir nue dans la forêt, sonnant le glas du juste châtiment. L’attentat à la fidélité est l’évènement polémique auquel il faut immédiatement remédier pour sauver la civilisation : Fontano a lu Girard, et on sait depuis Des choses cachées depuis la fondation du monde, que la lecture structuraliste des mythes a camouflé la vérité dérangeante à propos de toute genèse culturelle. Pour Lévi-Strauss, les scènes de lynchage ne sont que des métaphores fictives d’une opération intellectuelle réelle : elles permettent de mettre en scène la naissance innocente et immaculée de la pensée, qui suppose d’écarter les choses les unes des autres pour les différencier. Lyncher, ou éliminer radicalement un être, c’est pouvoir passer de la quantité continue à la quantité discrète ; c’est créer un interstice pour mettre fin à l’encombrement excessif qui empêche de penser, c’est-à-dire de discriminer au sein de ce qui est entre des espèces et des individus. Mais Girard montre qu’une telle interprétation des mythes est indéfendable et qu’il faut inverser le raisonnement : c’est bien une violence réelle contre un individu réel qui se donne à voir dans les mythes, et c’est cette violence qui est généalogiquement au principe de la pensée. L’élimination radicale du bouc émissaire réconcilie une communauté en proie à la discorde en raison de son indifférenciation violente : le lynchage a des effets apaisants en ce qu’il assure la distinction du même et de l’autre. Dans la pièce de Fontano, l’autre est la femme dont les lyncheurs doivent faire apparaître toute l’étrangeté afin de pouvoir se réconcilier dans l’expulsion de l’ennemie du dedans. Ici, c’est un renflement intérieur, celui de la cavité utérine animée de soubresauts sous l’orgasme, qui signera la différence assurant l’élection de la victime comme bouc émissaire, là où le fils de Laïos avait le pied enflé. Le personnage de Galé tranche sur l’uniformité générale : en ne se comportant pas en toutes choses exactement comme les autres, elle est l’être qui permet la polarisation de la majorité, parce qu’elle présente un signe physique – sa faim irrésistible - qui la rend moins adaptée à la vie sociale que les autres, de telle sorte qu’elle fait déchaîner contre elles la foule qui par le lynchage se réunifie unanimement.

La fille a choisi : à quoi bon vivre s’il faut étouffer l’instinct et bâillonner le cœur ? C’est une tout autre conception de la socialité qui se fait jour : non pas la socialité de la meute mais celle de l’affinité élective, non pas l’existence engluée dans le marécage taxinomique des rapports institutionnalisés, mais la vie animale qui se sent appelée par un autre corps qui danse pour elle. Il faut jouir et la rivière qui coule entre les cuisses sera la victoire qui signe le crépuscule des idoles du père et de la cité, celles-là qui font de la tâche de vivre une sinistre comédie qui a l’odeur de la charogne. « Tant que la vie est ascendante, bonheur et instinct sont identiques » écrit Nietzsche. Celui-là qui veut rigidifier le devenir en vivant sous le règne de la loi et du devoir, celui-là qui fait de son corps une illusion qu’il faut réfuter (quoiqu’il se comporte, cet impertinent, comme s’il était réel) : bourreau de lui-même et des autres, sa vie est une vengeance avide contre la vie. Une vie sans fidélité au jaillissement du devenir et aux soubresauts ou entrechats de la passion charnelle ne mérite pas d’être vécue, et c’est avec la légèreté de l’innocence qu’elle attend la mort. Elle pourrait mentir en se présentant comme la victime qui s’est laissée séduire par faiblesse, telle l’Eve du péché originel, par le serpent tentateur : mais travestir la vérité serait se soumettre aux injonctions des malades de la vie et aller à sa perte en tuant la force de l’instinct qui seul donne du prix à l’existence. Et elle a avec elle la compréhension de la mort, qui n’est que le terme de la vie et non sa négation : elle aura au moins authentiquement vécu, au lieu que les autres continueront sans doute à vivre mais d’une vie affaiblie qui sera scellée dans sa médiocrité par sa cessation prochaine. La mort ne peut m’ôter le fait d’avoir été : il est irrévocable que j’aie été un vivant, quand même je ne vis plus. Que j’ai vécu, cela est vrai pour l’éternité. Le personnage de Galé semble avoir lu Penser la mort de Jankélévitch, qui écrit : « L’alternative pour nous est la suivante : avoir une vie courte mais une véritable vie, une vie d’amour, ou bien alors une existence indéfinie, sans amour, mais qui n’est pas du tout une vie, qui serait une mort perpétuelle. Mieux vaut choisir l’éphémère : j’aurais au moins connu la vie, même si je dois la perdre ; et parce que je dois la perdre, j’aurais tout de même vécu ».

Galé n’est pas un mythe : au lieu que tous les mythes ne nous remémorent la genèse de la civilisation que depuis la perspective des lyncheurs, de telle sorte qu’il y a accord unanime à propos de la culpabilité absolue de la victime émissaire, nous nous trouvons ici des deux côtés de la rive, et c’est la voix de Floriane Vilpont qui est la plus déchirante et la plus persuasive, la passion animale lui donnant ses accents là où la fureur du père est toute froide de la grammaire de la cité. Raconter le sacrifice non plus depuis l’unique (et par conséquent absolu et irréfutable) point de vue des bourreaux qui travestissent les faits (la victime doit être présentée comme toute-puissante pour le mal, de telle sorte qu’il faut la détruire sans quoi elle met en grave péril la communauté) afin de commettre leurs basses besognes, mais depuis celui du bouc émissaire qui a une tout autre vérité à dire, celle de son innocence. Cette conjonction des deux points de vue, celui du lyncheur et celui du lynché, est doublement féconde : elle rend justice d’une part, mais aussi elle assure la possibilité, même précaire et comme hors du temps, de réunir ce qui est séparé. Car au fond du tombeau, et sous horizon d’une mort qu’on sait inéluctable, il y aura entre le père et la fille un moment de grâce, certes précaire et qui ne changera rien à l’issue, mais qui rachète tout néanmoins : en se remémorant un temps d’avant le déluge, celui de l’enfance, en redevenant petite fille qui n’a pas encore fauté, elle pourra entendre son papa qui chante pour elle. Un corps qui chante et un corps qui danse, deux figures de l’innocence vitale : là où le père voudrait voir d’une part la norme et de l’autre la déviance, le personnage joué par Floriane Vilpont révèle qu’il n’y a qu’une seule et même chose, la joie de la rencontre d’un être avec un autre.

Quant à la dernière scène, n’est-pas Dieu qui pleure la bêtise des hommes et lave d’une eau baptismale la scène entachée de sang, là où la cité voudrait voir la chienne dévorée par les chiens ? Pour celle qui jouissait de la rivière orgasmique qui coulait entre ses cuisses pendant sa vie, voilà une seconde rivière pour faire de sa mort une euthanasie au sens étymologique du terme.

Samedi 26 novembre 2016, Les Bambous, saint Benoit, la Réunion


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Saez, Putains, vous m'aurez plus: "Cette horreur au fond d'elles, ou ce monstre qui crie: quand elles vous font l'amour, tu sais qu'elles n'oublient pas qu'il n'y a qu'à la nature qu'elles tiennent parole".