mardi 15 novembre 2016

Kaloune ou l'art de pousser les bords du monde. "Mwin lé pa in fam kavaler, mwin lé in fam maroner"



Un rôle dans Notre dame d’Haïti, la tournée Bekali, un EP à venir, la promotion de son second livre Kayé la sirèn, une participation aux Balades créatives (« Ma savane à moi ») : Judith Profil, alias Kaloune, enchante tous les espaces en cette fin d’année 2016. Rencontre avec une artiste en devenir.

Jupes à bretelles, haut à froufrou, tête enrubannée, Kaloune balance des deux côtés des pôles lorsqu’elle chante, accompagnée par Jako Maron, à Lespas culturel Leconte de Lisle le mois dernier. Fière, jouisseuse, revendicative, sa voix n’est jamais plus belle que quand elle éructe ou psalmodie, tenace et vigoureuse, emportée jusqu’à l’extrémité du désir de dire ses mots mais aussi ceux des autres, comme ce titre où elle s’empare du rimbaldien Dormeur du val ou cet autre écrit par Céline Huet. Kaloune n’a pas encore l’insolence de ceux qui sont déjà installés : on la sent un peu effarouchée, encore sur le seuil, mais lorsque l’audace s’empare de sa voix et de son corps, la magie opère et on devine de quoi ce commencement est riche.

Quinze jours plus tôt, c’est à Rivière du Mât qu’on l’a rencontrée, dans la maison de sa mère où se préparait un servis. Accompagnée de son jeune fil qui, en digne héritier préfère à la piscine de sa tata les livres de la médiathèque de Bras-Panon, Kaloune a la silhouette fière et le rire tonitruant, et c’est avec simplicité et enthousiasme qu’elle se raconte. C’est le vertige d’un amour qui l’anime, celui des esclaves pour les hommes et le monde :  de la même manière que leur volonté d’aimer et de créer n’était pas entamée par leur condition politique, le désir de Kaloune défait tous les baillons. Etre une femme, noire, du Camp Jaquot : Kaloune aurait pu intérioriser toutes les entraves que la culture dominante noue autour des membres des individus qui, parce qu’ils sont d’ailleurs que de l’entre-soi blanc, mâle et privilégié, ne peuvent être reconnus ; Kaloune aurait pu déployer uniquement une parole autorisée, sans sortir des limites du maloya traditionnel et en demeurant dans une stricte oralité. Elle a décidé d’écrire, de jouer, et de chanter, accompagnée non pas d’un roulèr mais d’un mbira : en somme, d’aller au-delà des bords du monde qu’on aurait voulu tracer pour elle.

 Une poétique de la résonnance et du retentissement

L’œuvre de Kaloune est traversée par la question de l’identité,qui tient à la fois de l’individu et du groupe, du noyau atomique et de son rayonnement. Un rayonnement qui se pense à la fois comme résonnance et comme retentissement, pour reprendre la distinction opérée par Bachelard dans Poétique de l’espace, auquel se réfère Kaloune. La jeune femme fait le pari de ne pas choisir : créer, ce sera résonner, c’est-à-dire se faire l’écho intempestif des ancêtres ; mais ce sera aussi retentir de manière actuelle, inaugurale et originelle. Etre, ce n’est pas tant redoubler passé qui nous précède qu’opérer « un virement d’être », une séduction, une sortie de route au sens littéral du terme. Kaloune aime à choisir du passé ce qui est digne d’être conservé : « Le passé est la leçon et donne une raison d’être au présent. Toute mon histoire généalogique me permet de trouver position et de prendre une assise : en tant qu’héritière, je dois choisir ce qui est à prendre et ce qui est à laisser. Je ne prends pas la haine et la souffrance, mais je m’empare de la force, de l’endurance, de la volonté et de l’amour ». Dans son premier recueil publié, Séga bon dyé galé, qui a donné lieu au spectacle La fée nwar, elle invente une généalogie fantasmée comme pour retrouver une verticalité par l’ascendance. Elle égrène tous ceux qui l’ont baignée de mots et de sonorités, comme Granmoun Lélé ou Lo Rwa Kaf, et dans un acte réparateur pense la production poétique comme un devoir de mémoire envers tous ceux qui, faute d’avoir fixé leur être par l’écriture, n’ont pas été reconnus comme ils le méritaient. Ecrire, dès lors, serait l’offrande restituée en hommage aux sans voix. Quant à sa musique, elle la qualifie volontiers de griotique, rattachant par là son art aux gardiens de l’oralité de l’empire mandingue, ces « sacs à paroles qui renferment des secrets plusieurs fois séculaires » (Djeli Mamadou Kouyaté). Kaloune pense la femme comme gardienne de l’identité : son office est d’être le rempart contre le péril de l’amnésie qui guette, car la mémoir lé kom in roch piké plin lo trou (Nathalie Natiembé).
Kaloune ne serait-elle dès lors qu’une marchande d’antiquités ? Se réduirait-elle à être la dépositaire d’un passé grignoté par l’oubli qu’elle tâcherait de sauver de l’amnésie collective ? Certainement pas : au désir d’être l’écho du passé s’ajoute celui de s’affirmer sans nostalgie dans un acte authentique de liberté. « Mes ancêtres esclaves subissaient de par leur condition politique ; quant à moi, je suis la joie de vivre ici et maintenant, comme actrice de ma vie ». Une joie de vivre qui s’exprime dans un fourmillement de projets : artiste accompagnée par le Kabardock, Kaloune peut désormais compter sur des moyens techniques plus approfondis et s’est entourée d’artistes qui la nourrissent, comme Jako Maron, Brice Nauroy ou Arash Khalatbari, qui dit de sa production qu’elle est « la preuve que la créativité poétique est un fait de l’Esprit libre. Elle peut prendre des formes avant-gardistes tout en restant fidèle à l’essence de la tradition ». Les titres de son EP Somanké, à paraître prochainement, traduisent une certaine gourmandise créatrice ainsi que son désir de se rapprocher de la musique « moderne » : si la voix s’accompagne toujours du mbira , on trouve aussi du maloya qui dubbe, de la dance, peut-être même une envie d’aller vers le RnB. Kaloune lâche prise avec l’écriture et explore ses capacités d’interprète : ainsi donne-t-elle corps au texte de la poétesse Céline Huet, dans le titre Kavalèr. Alors qu’elle a longtemps créé seule, elle s’accompagne aujourd’hui de Jako Maron qui co-compose certains titres et réalise l’EP.  Outre le projet musical, qui se donne à partager avec le public lors de plusieurs dates, notamment la tournée Bekali et la première partie de Maya Kamaty le 3 décembre au Kabardock, Kaloune s’initie à l’art dramatique : Lolita Monga lui confie un rôle dans sa dernière création, Notre dame d’Haïti, qui part de la figure du révolté pour penser le réenchantement du monde : parler de la résistance, tant sur les terres européennes (Notre Dame des Landes) que sur les territoires coloniaux (à la Réunion, en Haïti) enthousiasme la jeune femme dont le rôle comportera des parties chantées mais aussi parlées, sous la forme d’envolées poétiques.

De la difficulté d’être


« Tout son Je i exploz » écrit Sandrine Bertrand à propos de Kaloune dans la préface de Kayé la sirèn. La poète dit d’elle-même : « Kaloune, son vi / In gro trou nwar ». Comment être, dans un contexte postcolonial et en tant que femme ? Et comment être reconnue ? Kaloune s’empare de l’art comme arme dans un struggle for recognition. L’écriture permet de panser les plaies de l’oralité méprisée : « dans ma famille, on parle un créole que je ne retrouvais pas dans les livres », explique Kaloune qui prend la plume pour contribuer à l’enrichissement de la langue tout en accordant de la dignité aux habitants de l’habitation, expression qu’a construite l’anthropologue Françoise Dumas-Champion pour désigner les descendants des esclaves, des engagés et des petits blancs, scellés par la condition commune de l’exploitation aliénante dans les propriétés des grands maîtres et par le destin de l’immobilisme social. L’écriture permet de mettre sur le devant de la scène ce qui, faute de validation institutionnelle, a été violemment anéanti par des stratégies d’invisibilisation. « Je me bats contre le trou de l’oubli dont Christian Jalma parle dans Cafre Amnesi, Cafrine Symboli » dit Kaloune, qui fait entendre la voix des subalternes depuis l’abîme. Le trou bébèt, c’est aussi le sien, celui dont elle émerge, peut-être à la manière de la sirène de Kayé la sirèn : « Aujourd’hui je suis encore dans le trou ; mais je l’ai escaladé, je ne suis plus en bas ; je crée à partir de ce trou chaotique dont j’ai hérité ». Kaloune choisit fièrement d’être, et d’être autre chose que ce qui est attendu, brisant les préjugés cloisonnants : « Je veux faire de la poésie et du théâtre : ce n’est pas parce qu’on vient de l’est qu’on ne peut faire que du maloya ! ». Elle se rêve elle-même comme un être monstrueux, pluriel, qui explore tant sa féminité que sa virilité à la manière de la figure intersexuée de la sirène ki na pwin chouchout ni kabo, et qui va puiser des matériaux poétiques dans toutes les cultures : « Je veux garder ma liberté poétique. J’ai une tête d’africaine, mais je suis un être hybride ; j’ai envie de récupérer dans tous mes héritages, africain, malgache, français… ». Bachelard dit de la poésie qu’elle est  « le principe d’une simultanéité essentielle où l’être le plus dispersé, le plus désuni, conquiert son unité » : Kaloune traduit en mots et en sonorités ce fantasme d’unir au bateau le banyan : l’identité créole est un « morceau flottant d’espace, livré à l’infini de la mer » (Foucault, Des espaces autres) qui se rassemble sous le banyan, cet « axe cosmologique sous lequel on se raconte des histoires, et l’on refait l’Histoire passée sous silence » (Laurence Pourchez, Créolité, créolisation). Et de l’arbre à la forêt, il n’y a qu’un pas : on nous glisse à l’oreille que se tramerait le projet d’une performance sous canopée…