dimanche 30 octobre 2016

Juste la fin du monde, Xavier Dolan



Juste la fin du monde assène jusqu’à plus soif l’évidence de l’absurdité d’un monde dont l’ordre est tant rétif à nos désirs qu’on en a la nausée, d’autant plus lorsque le monde dont il est question n’est pas contrée inexplorée mais rive familière dont on attend, victime d’une illusion cruelle, les secours.  L’imminence de la mort fait poindre en Louis les raisons d’un retour : lui qui avait désespéré de sa famille tant et si bien qu’il était parti de manière radicale, n’existant plus auprès des témoins récusés de son enfance qu’au travers de phrases elliptiques égrenées sur des cartes selon la révolution calendaire des anniversaires, voit sourdre en lui l’espérance d’être enfin, sinon compris, du moins entendu. L’horizon de la mort ne pourrait-il pas rebattre les cartes et dériver les continents ? Si Louis vivant n’a pu que par force être le délogé, Louis presque mort ne doit-il pas échapper à cette dure loi de la fuite ? Sans doute n’est-il pas dupe de l’échec auquel il se condamne : dans la bâtisse l’oiseau ne peut voler et les murs sont autant de frères, de sœurs et de mères contre lesquelles se cogner, même si des instants de grâce, le nez enfoui dans le cou, laissent imaginer que l’impossible eût pu advenir, ou qu’il est peut-être déjà advenu avant la mort du père, événement dont on pressent qu’il inaugure la fatalité d’un destin. Est-ce Louis qui continue à foutre le camp ou le monde qui le frappe d’une mesure d’exil ? Les deux sans doute : en choisissant les voies aériennes plutôt que terrestres, Louis s’éloigne déjà, contemplant comme à distance les lieux de son séjour finissant ; mais il semble que chacun sait déjà que cet être n’appartient plus à la vie : il faut lui clore les yeux, laisse penser l’enfant qui n’est pas si farceur ; il faut l’ignorer ou le répudier, comme ces prostituées qui pointent l’intrus du doigt.

L’échec n’est pas tant celui du discours : ne pas avoir réussi à dire, ne pas avoir réussi à entendre, est-ce si important ? Le drame n’est pas que la mort soit indicible et inaudible : qu’importe qu’il n’y ait pas de thanatologie, de représentation objective de la mort de Louis ? Chacun sait sa mort, chacun l’éprouve, et Antoine est peut-être celui qui est tourmenté le plus singulièrement par cet aiguillon, comme en témoigne la virulence de ses attaques et son esclandre final pour faire taire le secret.  L’échec n’est pas celui du discours, il est celui de l’impossibilité d’une sollicitude dans l’épreuve. L’échec est celui d’un isolement absolu, celui de tous les membres de cette famille à la fois atomique et pulvérisée, condamnés à errer sur leur chemin de croix solipsiste au lieu qu’ils auraient pu cheminer ensemble aux côtés de Louis qui s’en va. Quand la famille est si pathologique qu’elle conduit chacun à se perdre, séparés de soi et des autres, dans une incommunication bavarde et diarrhéique, au lieu de de s’éperdre les uns dans les autres dans un silence de mort (un silence qui accueille la mort et le mourrant), ce n’est pas juste la fin du monde. 

Mercredi 26 octobre 2016, saint Denis, la Réunion
Dimanche 30 octobre 2016, sainte Marie, la Réunion

2 commentaires:

  1. Quel film! Très intéressant ce que tu dis sur l'échec de la parole comme n'étant pas le réel coeur du problème! Finalement, c'est vrai que tout le monde dit "ce qu'il doit dire" dans le film et on ressent bien que tout le monde a compris ce qui n'a pas été dit...C'est là que la puissance incroyable de l'isolement de chacun se voit le plus finalement! Bref, de quoi écrire des pages et des pages de débat! Super analyse ;)

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  2. Oui, le langage n'est qu'un moyen parmi d'autres possibles de se relier, et quand il s'agit de quelque chose comme la mort, peut-être n'est-ce pas le moyen le plus adéquat. Mais là, aucun moyen n'est mis en oeuvre, aucun pont n'est construit: sauf peut-être dans les rares moments où les personnages s'enlacent (on pense à la scène du parfum que la mère fait sentir au fils), mais il y a toujours un refus qui rend impur le rapprochement (cf. la mère qui dans la même scène lui dit: "je t'aime mais je ne te comprends pas"). On se demande si c'est juste un manque de "techniques" (c'est une famille qui serait mal outillée, mal dégrossie, qui échouerait à communiquer par incompétence) ou si, plus grave, ce n'est pas une incapacité à aimer, à accueillir. Quand la mère dit "je ne te comprends pas", ne veut-elle pas dire, étymologiquement, "je ne te prends pas avec moi", donc "je te refuse" ?

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