mardi 22 mars 2016

Fragments d'un corps incertain, Eric Languet

Que peut un corps ? demande Spinoza  au livre III de l'Ethique.  Non pas un corps quelconque, ce corps singulier dans lequel quelqu'un est enveloppé. Immanence pure du corps élucidée par l'éthique de la puissance. C'est la quantité de puissance qui distingue un existant d'un autre existant, dit Spinoza dressant l'échelle qualitative des êtres. 

Ce qui se montre dans la pièce d'Eric Languet, c'est cette manière toujours propre qu'a un corps de manifester sa puissance. Corps normé, corps fêlé; qui peut le plus ? Plutôt qu'un combat, c'est à un accouplement érotique qui unit deux corps différents mais puissants chacun à leur manière. Deux conatus, deux désirs de persévérer dans l'agir, deux matérialisations de la puissance, l'une dans la verticalité (l'ectoclasme qui rampe, non pas tant privé de ses membres dont on ne devine même pas l'absence, qu'exultant dans une manière d'habiter le sol, de l'explorer, de l'arpenter sans pas lourds mais avec la suavité du ventre caressant), l'autre dans l'horizontalité (le dispositif de la cage thoracique comme colonne vertébrale qui élève et à laquelle se suspendre, de bas en haut, de haut en bas, dans des gestes qui rappellent la limitation de l'esprit malade, hanté par le spectre autistique). C'est à une différenciation infinie non pas de la quantité de puissance mais de sa qualité que nous assistons, contemplant le jeu de ces deux matières animées, ces deux manières d'être de l'étendue, ces deux vitalités l'une monstrueuse l'autre attendue, mais toutes deux inquiétées, travaillées par le désir de l'autre et du monde. Que la mort et sa menace de décomposition soit rappelée par la vanité des bois de cerf (comme un cimetière d'animaux dont il ne resterait plus que la splendeur passée, anachronique) ne trouble jamais ces deux corps débarrassés de toute passion triste, et se jouant de la faucheuse en recomposant toujours les morceaux épars des corps des cervidés fragmentés. 


Mardi 22 mars 2016, théâtre du grand marché, saint Denis, La Réunion.