mercredi 14 décembre 2016

Atelier d'écriture - Le trajet


Prosseco, guitare, rouge à lèvre.  Dix-huit heures. Les bagages laissent deviner la destination.  L’art de la fugue sera encore médiocre, me dis-je tandis que le crissement des pneus accompagne l’élan déçu. La destination, pourtant inédite – « la maison de Suzanne et Gaspard, 5 chemin des aloès, annonce en lettres capitales noires le titre de la feuille posée sur le siège avant-  a le goût rancis des terres piétinées où l’aurore ne dessine pas la promesse des gouffres (« A quand la récolte de l’abîme ? ») mais creuse de minables trous de souris – mortes, écrasées pour le chat.
Le parking souterrain est tout en lacets mais ne réclame plus aucune vigilance : c’est la force implacable de l’habitude qui fait rater sa vie au vivant, englué dans le geste machinal du pied qui flirte, volage, du frein à l’accélérateur et des poignets qui s’infléchissent sans grâce autour du volant (quel drôle de nom, me dis-je, les tapis le portent mieux). Je suis tout à mes pensées et à la déconfiture qui s’annonce. Précis de décomposition, Le livre des leurres, Bréviaire des vaincus : Cioran est un compagnon bien aimable ; il hante la plage arrière où se prélasse un gros volume aux pages biffées de jaune – les restes du festin adolescent préparé par le professeur de français pour la jeune fille mélancolique que j’étais quinze ans plus tôt. Les néons rouges du bip grelottent, le portail rechigne à s’ouvrir. « Mais c’est qu’une occupation s’annonce ! » pensai-je narquoise. La vacance des vacances cherche dans tous les recoins un divertissement à l’Ennui, ce veuf qui porte le deuil sans panache. Changer les piles, ordre bienvenu qui viendra rallonger la To-do list distrayante en cas de mornes plaines.
Avant de m’engouffrer sur la rampe qui monte vers la rue, je jette un œil dans le miroir sale. La façade a été ravalée, conformément aux rites qui précèdent le ravalement des larmes. L’esthéticienne a poncé, gommé, tendu autant qu’elle a pu. Le corps pourtant nullipare porte quelques stigmates, sur l’envers comme sur l’endroit. Il est encore beau. Je pense aux mots de Le Clézio dans L’extase matérielle : « Un jour elle serait vieille. Un jour elle serait morte. Derrière ce masque de jeunesse tragique, sous cette carapace de corps souple et voluptueux, c’était elle, la charogne, qui allait venir ».  Pour l’heure je mime, je joue la comédie de l’espèce, je transporte mes organes qui vibrent et qui pulsent, faits pour le coït. Je cours encore une fois vers un homme qui attend, insolent, mais dont on sait qu’il n’y a pas grand-chose à attendre, ou si peu.
Ce voyage vers le sud n’a pas la radicalité des authentiques commencements, ceux-là qui instituent par l’instant fatidique des ruptures cruciales, qui, à la fois donateurs et spoliateurs, font advenir un monde nouveau sur les ruines de l’ancien. Pourtant c’est la même rengaine et dans un jeu de dupe, je fais comme si.  Mon corps, assagi par l’expérience, sait, mais consent à faire taire les organes dont on peut quand même entendre résonner les pas feutrés et disent raisonnables la vanité de la destination. L’esprit consume son combustible favori dans un feu de fausse joie, et exulte par ses projections. Quelque chose peut se produire. Je dois y aller, car quelque chose peut être, peut-être.  Le chemin prend la dégaine du destin. Alors je traverse la ville et tous ses gués – « Que faire sans tous ces ponts ? me dis-je en pensant au territoire de l’île, travaillé par les dépressions et les secousses », et je sonde ma propre pente.
Les multiples ronds-points qui égrènent le boulevard dionysien sont autant de feux rouges. Je m’adonne à mon occupation favorite : la traque du visage de l’automobiliste de la file d’à-côté.  L’art de la fouille. Chaque véhicule est comme l’enceinte où cerner le gibier, prisonnier de l’habitacle. Le sondage méthodique n’est pas tant celui des corps que celui de l’intériorité qui s’y loge. « A qui peut bien être ce corps ? », écho au spinoziste « Que peut un corps ? ». Décrypter leur langage, seul moyen d’en savoir plus. Ils parlent en télégrammes. Il faut les torturer, les soumettre à la méthode inquisitrice du dévoilement. Découvrir, sous la gangue, le noyau palpitant. La salive sous l’enveloppe.  Un homme croise mon regard. La devinette tourne court, c’en est fini du jeu : la traqueuse devient la traquée.
Le feu vire au vert. Mes cuisses sont moites, signant le divorce entre le climat intérieur et le climat extérieur : les ravines sont sèches, janvier fait mentir la promesse des ciels mouillés. Conséquence : les stands sur le trottoir sont bien achalandés, les letchis qui auraient dû être dès Noel aux abonnés absents n’ont pas dit leur dernier mot. Pont Vinh-San. Le panneau indicateur n’indique pas de jumelage avec une terre d’ailleurs.  « Forêt d’Aokigahara » pourrait être un candidat sérieux. Je suis fascinée par les hétérotopies, ces espaces autres. Ici pas de suicidaire de la société en vue. Je pense à cet enfant dont on a trouvé le corps. Ordinairement les plongeurs de l’air trouble se pulvérisent à l’arrivée. Impact. Collision. Désarticulés. Disloqués. Terrassés. Ce corps-là, étonnamment n’a pas été abimé par la chute, laissant aux badauds de la rubrique des faits divers le plaisir de se faire détective (et si un être machiavélique avait déposé la dépouille au bas du pont ?) et à la mère éplorée l’échappatoire de la fiction d’une autre mort à celle qu’un enfant s’inflige à lui-même, outil de son propre anéantissement.
« Celui qui chute entend-il le bruit du heurt ? Et pendant la chute, le vent siffle-t-il à l’oreille ? ». Je m’interroge sur la musique des sauts des anges et sur leur partition. J’imagine tous les bruits des sauteurs funestes réunis dans un même orchestre symphonique. 
Je pense aux empreintes que font leurs corps sur le sol, que l’on ne découvre qu’après avoir ôté la dépouille. Représenter la disparition, voilà l’office de la trace. Un genre de relique. Montrer que quelque chose a été là, qui n’est plus. Reste médusé de soi. Non plus rencontre de l’épiderme humain avec le grain de la toile, comme le veut Klein avec sa série d’Anthropométries : mais rencontre de la peau avec la peau du monde, faite là de goudron, ici de sable, ailleurs de galets contondants. « Comment choisit-on son pont ? Est-ce sa hauteur qui nous grise ? Ou bien s’attache-t-on plutôt à la qualité du revêtement de la piste d’atterrissage ? Trouver son pont comme on chercherait son âme sœur. L’ultime quête ».
Mes questionnements sont interrompus par la nouvelle orientation de la route qui exige l’accélération brusque. Rien n’est neutre là où le monde montre visage humain, me dis-je en pensant au sujet de leçon d’agrégation tiré l’an passé. « La neutralité ». Le couteau convoque le geste de percer tout lieu de passage (la peau, par excellence, avec ses pores qui sont autant de trous) – et c’est pourquoi je me tiens loin des lames et de leur battant, terrorisée par l’appel excitant du geste meurtrier. La route est devenue large, ou peut-être oblongue, on ne sait pas, la falaise qui risque de s’effondrer dessine de si larges arrondis que l’horizon est bloqué. Je sais que la route est longue, jusqu’à l’autre bout de l’île. D’abord 18 km à longer son double qui commence à s’édifier sur la mer, projet pharaonique qui porte bien son nom, La Nouvelle Route du Littoral, comme ces fils orgueilleux qui tuent déjà le père, père que j’arpente pour l’instant, jetant un œil sur les poteaux-potences qui jaillissent comme l’ondine de la mer écumante. Le tourisme industriel bat son plein. Je fais partie d’une génération qui sera bientôt anachronique, celle qui a connu la route du littoral. Bientôt la rout en cornis n’aura plus d’existence que spectrale, et comme la dame blanche nous serons souvenus. Grande Chaloupe, son lazaret qu’on devine, le chemin des Anglais qui surplombe.
Je pense au rendez-vous auquel je n’ai d’autre raison d’aller que celle de l’inconnue dans l’équation. L’inconnue vivante, doublement vivante – moi, lui -, infiniment vivante peut-être, car nous sommes des êtres de relations, des foyers où les forces des autres vivants se concentrent, fusionnent et mangent pour peut-être finir par imploser en nous. Je parcours les soixante-dix derniers kilomètres sans m’en rendre compte. J’ouvre la portière. Je suis un festin nu aux quatre vents.