vendredi 13 novembre 2015

Nicolas Givran, L'île


Le texte d'Angelica Liddell, Tout le ciel au-dessus de la terre, est mis en scène par Givran de telle sorte que nous ne puissions que nous sentir concerné. Il s'agit, par l'artifice de la performance ("Se mettre à table. Littéralement. Convier les spectateurs à partager un repas. Un banquet, une grande occasion. Se faire servir. Manger, boire, sur un fond de musique"), de nous contraindre à être situé précisément là où il faut que nous soyons afin de sentir la vérité propre du texte de Liddell qui, sans cela, resterait comme la logorrhée maladive d'une nihiliste accomplie qui nous assaillirait du dehors sans vraiment nous intercepter: faire sauter les barricades de la citadelle, c'est à cela que s'emprunte Givran afin que les jaillissements du texte de Liddell ne soient pas lettre morte mais fassent naître un trouble intérieur, une distance de soi à soi, une forme d'inquiétude. Que nous nous assiégions nous-même, c'est le but de l'entreprise: l'ennemi est intérieur, intestin dirait-on ici, puisque les éclats de châtaignes et autre chantilly au Takamaka qui coulent dans le gosier se révèlent être le poison de la connaissance par quoi nous nous trahissons à nous-mêmes. Etre nos propres traîtres, nos propres enseignants, que le texte de Liddell et sa voix perturbatrice (comme le poisson torpille) ne soit que prétexte à notre propre révélation, comme une dialectique socratique par laquelle l'autre n'est que l'accoucheur d'une vérité que nous portions déjà dans le giron. 

Cette vérité est duplice, et on peut dire que Liddell (et nous, otages de sa vérité par l'entremise de Givran le complotiste) n'atteint pas la sagesse de sa nausée, qui tiendrait dans le désespoir consommé,  non pas désespoir en son sens classique (il n'y a de désespéré que le déçu de ses espérances) mais compris comme inespoir, abandon dans une forme d'amor fati de tout idéal que viendrait cruellement démentir un monde définitivement inhumain, silencieux d'humanité, barbare, étranger. Si Liddell est misanthrope c'est qu'elle est éperdue d'amour, si Liddell vomit la mère c'est parce qu'elle la désire, si Liddell pointe l'indigestion des corps à la chair pourrie et vieillissante c'est parce qu'elle voudrait jouir de l'organique, de la vie, de la jeunesse, parce qu'elle pleure sa rosée du matin ("rien ne peut ramener l'heure de la splendeur dans l'herbe, de l'éclat dans la fleur", écrit Wordsworth). Ce paradoxe constant trouve son habillage visuel dans l'assemblée des morts-vivants qui nous servent qui à boire qui à manger, et qui au cours du spectacle se métamorphosent, brisant leur clarté première en une ambiguïté qui est celle du texte lui-même, texte qui abdique en même temps qu'il se révolte, qui condamne en même temps qu'il sauve.  House of the rising sun, la mélopée qui revient, leitmotiv lancinant au long du repas, entre Dylan et The Animals, et finalement chantée par le chœur des massacrés d'Utoya, cristallise la duplicité déchirante et irréconciliée de la conscience, tiraillée entre la beauté des débuts (the rising sun) et le terminus qui est déjà là contenu dans l'aube (and it's been the ruin). "Avec une joie amère, je désire voir mes maisons tomber en ruine et me voir moi-même enseveli sous la neige de l'oubli" (Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier).

Si le réel est si haïssable, c'est parce qu'il donne et abandonne, parce qu'en donnant il promet d'abandonner, comme l'amour vécu par Liddell comme destin abandonnique et moribond ("aimer, c'est se sentir abandonnée à tout moment"). Enfanter ? Mais les fils ne seront que "de la promesse", de la promesse comme refus de l'acte, refuge dans une potentialité, pure virtualité qui se retire au lieu de s'offrir. La puissance au lieu de l'actualisation, c'est la condition humaine: espérer et ne pas posséder, attendre ce qui n'arrivera pas. Vanité. Révolte de la chair face à l'absurdité du monde, qui se traduit dans la véhémence des mots, terriblement accusateurs contre toutes les fausses solutions pour nous sauver du dégoût: les paradis artificiels (et alors le vin qui coule dans la gorge a tout à coup un autre goût), l'enfantement (mais nous ne sommes que les tortionnaires qui imposons à la jeunesse qui surgit le vieillard que nous sommes déjà et qui ne va pas s'arranger: nous ferions mieux de disparaître out utero, de laisser vivre le nouveau-né sans lui infliger le poids de nos vieilles années: que nous manquons de lucidité lorsque nous pensons accueillir l'enfant dans un nouveau ventre, celui des institutions, de notre éducation, de notre modèle, alors que nous ne faisons que le noyer sous notre eau croupissante). 

Sentiment de notre propre indignité. Des "suppléments de dignité" (un enfant ? se lancer dans l'humanitaire ? ou bien faire advenir le prochain qui n'est pas encore, ou bien venir sauver celui qui est déjà; créer de la dépendance, se sentir irremplaçable), nul ne sert d'en chercher, et la maternité n'est que la plus laide tentative pour pallier notre indignité: "Etre mère, ça rapporte tous les suppléments de dignité. Dès que leur ventre se met à les démanger, elles réclament tous les suppléments de dignité. Tu peux être la dernière des ordures, le simple fait d'être mère te rapporte tous les suppléments de dignité. Oh, mummy, I love you mummy, fuck you mother!". La mère, c'est l'hypocrite qui venge son ressentiment envers l’irréversibilité de la perte de la beauté et de la jeunesse par l'enfantement, qui permet d'être aimé alors qu'on est toujours plus repoussant et approchant de l'horizon de la mort.  Accepter d'être sans supplément, se voir dans sa nudité que rien ne peut vêtir et recouvrir. Et voir le monde sans supplément, c'est-à-dire sans introjection d'idéaux, sans projets, sans espoir. Etre délaissé, précéder toujours le délaissement puisque même lorsque le monde semble répondre à nos désirs il n'est que promesse de retrait. La dignité, étymologiquement, renvoie à  la fois à l'idée de mérite et à celle d'accord: mais nous ne méritons rien que le néant, car rien de ce qui est ne s'accorde avec nous. Isolement, Liddell dans ses accents camusiens: "Voici l'étrangeté: s'apercevoir que le monde est "épais", entrevoir à quel point une pierre est étrangère, nous est irréductible, avec quelle intensité la nature, un paysage peut nous nier [...]. L'hostilité primitive du monde, à travers les millénaires, remonte vers nous" (Le mythe de Sysyphe). L'étrangeté, chez Liddell, c'est avant tout celle des congénères, ceux avec qui Givran nous fait nous attabler, faisant naître un sentiment de chaleur qui s'effondre au fil de la performance: les autres dont on est captif, les autres et "l'aspect mécanique de leurs gestes, leur pantomime privée de sens". Dans le texte de Camus, l'homme absurde a la nausée devant l'homme qui parle au téléphone derrière une cloison vitrée: ici, notre nausée, c'est celle de l'autre qui nous fait face et qui porte son verre de vin aux lèvres, et puis l'autre encore qui entortille ses cheveux avec une moue empruntée, et puis cet autre encore (qu'ils sont trop, que ne pourraient-ils pas en finir, s'absenter, comme dans le vacarme de l'explosion de la rame dans Souterrain Blues où le misanthrope rêve la fin d'une humanité dégoûtante) qui sourit en dégustant son Tiramisu à l'ananas Victoria, mais dont on devine qu'émerge en lui aussi le dégoût. On a presque l'impression d'être dans Festen, le film de Vitemberg où le decorum du dîner devient théâtre de la cruauté, révélation des secrets, masques qui tombent. 

Etre dès lors des inconsolés, des inconsolables. Mais comment survivre à la terrible maxime selon laquelle notre besoin de consolation est impossible à rassasier, selon les mots de Dagerman qui s'imposent ici ? Peut-on vivre malheureux ? "Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux car un homme qui risque de craindre que sa vie soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. [...] Je suis bien certain d'une chose: le besoin de consolation que connaît l'être humain est impossible à rassasier.". Incapacité à trouver "une consolation qui soit plus qu'une consolation et plus grande qu'une philosophie, c'est-à-dire une raison de vivre". 

Resterait alors le suicide ? "Le suicide est la seule preuve de la liberté humaine" (Dagerman). "Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux: c'est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d'être vécue, c'est répondre à la question fondamentale de la philosophie. Le reste, si le monde a trois dimensions, si l'esprit a neuf ou douze catégories, vient ensuite.Ce sont des jeux; il faut d'abord répondre [...]. Se tuer, dans un sens, et comme au mélodrame, c'est avouer. [....] [C'est avouer] que "cela ne vaut pas la peine". [...] Mourir volontairement suppose qu'on a reconnu, même instinctivement, le caractère dérisoire de [l'habitude], l'absence de toute raison profonde de vivre, le caractère insensé de cette agitation quotidienne et l'inutilité de la souffrance. [...] Dans un univers soudain privé d'illusions et de lumières, l'homme se sent un étranger. Cet exil est sans recours puisqu'il est privé des souvenirs d'une patrie perdue ou de l'espoir d'une terre promise. Ce divorce entre l'homme et sa vie, l'acteur et son décor, c'est proprement le sentiment de l'absurdité" (Le mythe de Sisyphe). 

Non, le suicide et sa conduite de fuite, son divertissement, ce serait ne pas voir que l'optimus est possible, non, réel, car "où croît le péril croît aussi ce qui sauve": Liddell nous fait sentir qu'il faut vivre dans les lieux du danger, dans l'entrouvert, le presque clos mais pas tout à fait: car quelque chose d'inespéré peut venir déchirer l'expérience, de telle sorte que la réconciliation avec les choses, qui sont à la fois répugnantes et en attente d'être aimées, qui ne sont écœurantes que parce que Liddell a un cœur,  une réconciliation, donc, est possible, venant mettre miraculeusement fin à la conscience de l'absurdité. Comment ? A l'occasion d'instants qui nous dévoilent que nous pouvons aimer, c'est-à-dire "voir le singulier et non plus le général" (ne plus se laisser "écraser par le nombre", dit Dagerman) et vivre, c'est-à-dire exister de manière proprement dramatique ("il n'y a plus de drame", constate Liddell à propos de l'existence déceptive et ratée, "comme si on avait vécu depuis l'éternité" de telle sorte qu'il n'y a plus d’événement, cette déchirure dans la continuité du temps quotidien, plus d'évènemant qui "évenemantise toujours", dit Derrida). Vivre de ces instants qui bouleversent où notre cœur s'élargit, de ces instants qui sursautent, qui "sont à la fois des donateurs et des spoliateurs", vivre de cette "nouveauté jeune ou tragique, toujours soudaine" (Bachelard, L'intuition de l'instant). Traquer la consolation comme le chasseur traque le gibier: "comme je sais que la consolation ne dure que le temps d'un souffle de vent dans la cime d'un arbre, je me dépêche de m'emparer de ma victime. Qu'ai-je alors entre mes bras ? Puisque je suis solitaire: une femme aimée ou un compagnon de voyage malheureux. Puisque je suis poète: un arc de mots que je ressens de la joie et de l'effroi à bander. Puisque je suis prisonnier: un aperçu soudain de ma liberté. Puisque je suis menacé par la mort: un animal vivant et bien chaud, un coeur qui bat de façon sarcastique. Puisque je suis menacé par la mer: un récif de granit bien dur" (Dagerman).


Vendredi 13 novembre 2015, théâtre de Champ-Fleuri, saint Denis, la Réunion.