dimanche 8 novembre 2015

Goni, la fibre de la mémoire, Sabrina Kathan et Jean-Bernard Grondin


L'exposition Goni, la fibre de la mémoire (présentée au musée Stella Matutina jusqu'au 20 décembre 2015) présente des œuvres de Sabrina Kathan et de Jean-Bernard Grondin dont on pourrait dire qu'elles sont proprement hantologiques, si on se permet d'emprunter ce néologisme à Derrida qui, dans Spectres de Marx, pense le caractère résiduellement présent des fantômes à existence persistante, faisant du présent un vaste espace de contemporanéité qui vient paradoxalement manifester et nier la séparation radicale des temps (the time is out of joint, dit Hamlet: ne faut-il pas réconcilier ces dimensions désarticulées du réel ?): la hantologie comme "logique de la hantise", "plus ample et plus puissante qu'une ontologie". Le présent apparaît comme un vaste champ archéologique où les fondements sédimentés sont comme des entrailles à découvert, et les deux artistes ressemblent alors à ces dispositifs de la mouvance spirite par lesquels il s'agit de pratiquer une forme de transcommunication avec l'au-delà en enregistrant des voix qui, pour désincarnées qu'elles sont, continuent à émettre timidement, comme des Electronic Voice Phenomena. Les œuvres sont spectrales en ce qu'elles constituent ce retour de l'autre en provenance du passé, en ce qu'elles sont hantées par ce qui fait revenance en elles, par elles.

Ici, ce dont il s'agit de percevoir encore la présence, à titre de traces persistantes, c'est non seulement ce matériau revêche et frugal qu'est la toile de jute, jadis utilisée à la Réunion pour fabriquer les objets du quotidien tandis que la pénurie guette, insularité oblige, mais c'est aussi et surtout toute l'époque et ceux qui la peuplaient alors: ce sont les morts qui sont là, bien vivants et l'image des poissons qui est obsessionnelle chez Jean-Bernard Grondin rappelle la symbolique chrétienne de l'ichtus comme vie surabondante, par-delà l’événement de la mort. Le goni se fait madeleine de Proust, et la résurrection n'est pas uniquement celle de l'objet mais, grâce à la contamination métonymique, celle de tout ce qui, parce que cela est révolu, ne peut revenir que par le miracle du détonateur analogique. Ici, donner toutes ses chances à la mémoire involontaire de ressusciter le père, ce pécheur mort, et aussi faire honneur à sa mémoire, en imitant les gestes qu'il a appris à cette version révolue de soi qu'est l'enfant, regardant le père coudre et assembler le tissu pour produire ses filets.

Les visages anonymes recouverts par le goni dans les œuvres de Sabrina Kathan sont comme la réanimation de ce qui était jusqu'alors momifié et par conséquent inaperçu, tant l'attention des vivants se dirige sélectivement vers ce qui vit, détournant le regard de ce qui a été et est accusé d'anachronisme si cela s'évertue encore à hanter le présent; les masques de Sabrina Kathan nous regardent sans que nous puissions plonger nos yeux dans les leurs, et on pense alors à l'effet de visière analysé par Derrida: le spectre comme celui qui nous surveille en étant protégé par l'armure ou la cuirasse de plâtre; une figure anonyme ayant droit de regard absolu sur nous, sans que nous puissions en retour le dominer, de telle sorte qu'on sent l'excessivité de son pouvoir insaisissable et qu'on cherche peut-être à y échapper en niant sonexistence même (on aimerait les conjurer, les chasser, purifier les lieux de leur hantise); cette existence qui est pour nous tribunal, parce que cela est la preuve que des temps détestables ont existé, ceux de l'esclavage, et parce que cela est aussi la mauvaise conscience du présent, le chemin depuis les esclaves d'antan jusqu'aux réfugiés d'ici et maintenant (entassés dans les containers réfrigérés de telle sorte qu'ils sont blanchis comme les moulages de plâtre des masques vénitiens de l'artiste) étant comme annulé par un trou de ver, cet objet hypothétique qui tracerait ce raccourci à travers l'espace-temps, et donc les artistes se font les premiers voyageurs.

Retrouver le propre de l'homme, qui n'est peut-être pas du côté exclusivement des vivants, mais aussi des morts en tant que spectres venant instiller de l’hétérogénéité et donc la possibilité du lien dans notre demeure, qui n'est plus dès lors lieu cloisonnant et enfermant, mais foyer vibrant des êtres disparus (ne plus exclure, mais pratiquer l'hospitalité). Les spectres sont en horde, en foule, et c'est des monceaux de visages anonymes qui se pressent dans les œuvres de Sabrina Kathan: non pas un, non pas deux, mais des milliers d'aïeuls desquels nous serions les héritiers; les héritiers et non pas les colonisés, les morts ne devant pas être pour nous l'occasion d'une pure réitération, mais la possibilité de la greffe, de la fécondation, de la reproduction qui n'est pas à l'identique en raison de la divergence des héritages, de la pluralité des spectres.


Dimanche 08 novembre 2015, musée Stella Matutina, saint Leu, la Réunion.