lundi 12 octobre 2015

La dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil, Joann Sfar


 

Dans Le je-ne-sais-quoi et le presque-rien, Jankélévitch fait l'éloge de l'improvisation, cette manière de déraisonner à la faveur de la contingence qui saisit le réel et à laquelle doit répondre l'existant, heureux de substituer à la sagesse de la réflexion une certaine intelligence du temps qui de Chronos est devenu Kairos. L'héroïne du road-movie de Joann Sfar est de celles qui ont le sens de l'improvisation, qui convertissent une occasion en opportunité et le hasard en fortune, qui désorientent leur vie à la faveur du croisement impromptu entre un désir ancré dans la durée (voir la mer) et une situation qui jaillit de l'instant (une Thunderbird entre les doigts, la bifurcation d'une autoroute).  Ne plus se faire l'interprète d'une partition, mais s'émanciper de toute autorité antérieure et supérieure à l'action qui devient à elle-même son propre modèle: c'est là grisant, et la dame dans l'auto est dans la réjouissance, cheveux au vent, de cette liberté licencieuse par laquelle elle transgresse les règles, se débarrasse des boussoles, pour filer vers un sud qui loin d'être point cardinal est plutôt zone mouvante sur laquelle on ne s'appuie pas mais qui, sans pivot ni charnière, laisse en proie au sentiment océanique. L'aventure, ou se dérober à l'esprit de sérieux, ce "train-train de la continuation" (L'aventure, l'ennui, le sérieux). C'est là grisant mais c'est aussi terriblement inquiétant, et le road-trip en même temps qu'il est l'expérience d'une volonté de puissance est l'érosion de cette puissance par la folie qui insidieusement pénètre la conscience, la divise, la scinde, l'éparpille, de telle sorte que l'affirmation du désir n'est pas sans mise en doute du sujet qui désire et déréalisation du monde environnant (la myopie du personnage étant au diapason de la contamination du réel par le doute) . Le faîte du désir est aussi bien, paradoxalement, le comble de la conquête de soi (l'instant critique qui rend obsolète l'identité ancienne) et l'abîme dans la dépersonnalisation (d'où les confrontations incessantes avec le miroir, subterfuge destiné à pallier l'impossibilité de se reconnaître). Dany désire voir la mer, et ce but n'est pas tant principe directeur que table de désorientation et de dissolution, de la même manière qu'elle s'affirme dans l'érotisme (du fantasme à l'acte, de la jeune fille ingénue à la femme fatale) en même temps que son individualité est plongée dans un bain d'acide à mesure qu'elle tombe en extase.

 La valeur de la mémoire apparaît de manière éclatante (l'oubli ayant une force de soupçon de soi et du monde qui fait vaciller les certitudes sur lesquelles il faut compter pour ne pas se sentir absolument désarrimé et désarmé) en même temps que sont dessinées ses limites: à quoi bon se souvenir si autrui n'est pas là pour confirmer mes certitudes ? Ma persuasion vaut-elle savoir objectif ? Dany est contrainte, si elle veut ne pas devenir chose, objet manipulé par les forces extérieures, de puiser ses forces par elle-même, sans les ressources du réconfort de l'autre: le complot requiert de faire l'économie de tout concours de l'autre dans la recherche de la vérité, alors même qu'autrui est requis pour dissiper l'équivoque de l'apparaître, dont la substance est la labilité, et qui ne permet donc que le ballottement du jugement ("ce n'est pas moi, c'est l'autre qui peut dire oui"). Le complot est la situation intenable où l'intersubjectivité qui est condition de la découverte du vrai est ce qui fait courir une suspicion sur tout ce qui est. Demander à autrui qu'il parle (d'une "parole d'honneur", comme l'écrit Lévinas) pour qu'il dissipe enfin l’ambiguïté, pour qu'il lève le doute, et l'entendre déstabiliser le monde qui devient dès lors pur spectacle sans authentification. Dany est confinée à la solitude, et donc à l'incapacité de départager le vrai des faux-semblants. Tous les faits sont possiblement mystifiés, en raison de cette absence de l'autre qui pourrait m'enseigner de manière magistrale et dissiper l'anarchie des phénomènes. Rien n'est à soi-même son propre substrat dans le réel: ni les faits psychologiques de la conscience, ni ceux de l'extériorité ne peuvent acquérir de solidité si l'interlocution ne vient pas mettre fin au malin génie qui empoisonne le rapport à soi et au monde. Benjamin Biolay joue ainsi la figure perfide d'autrui, non pas le maître (où le patron, protecteur ou guide)  mais le malin, celui par quoi le monde est investi d'une insécurité radicale (tout ce qui se manifeste est en défection permanente), celui qui au lieu de porter assistance est "une parole qui se tait" (Totalité et infini), le dévoiement de la parole.

C'est aussi toute une méditation autour de l'innocence, Dany étant travaillée par l’aiguillon de la possibilité de la faute, mais échouant tant à en déterminer l'origine (quand tout cela a-t-il commencé ?) que le fondement (pourquoi serais-je coupable ? de quoi ?). La pensée de l'éventualité du péché est ce qui donne des envies de sérieux à la jeune femme qui ne cesse d'en faire fi, toute à son innocence et à celle du devenir, émancipé des valeurs. Les dialogues intérieurs qu'elle se tient à elle-même sont ce balancier entre responsabilité et irresponsabilité, esprit de sérieux et retour à l'enfance dédouanée par principe de toute conscience axiologique.

Lundi 12 octobre 2015, Cinépalmes, sainte Marie, la Réunion.