samedi 24 octobre 2015

Barry n'est pas complètement blanc, Compagnie Morphose


Belle découverte que cette pièce qui, bien qu'elle flirte avec une thématique courue, la réflexion autour du genre (initiée avec Simone de Beauvoir & parfaite avec Judith Butler), le fait selon l'art troublant de l'allégorie, les corps des trois danseurs manifestant, de manière tantôt évidente tantôt cryptique (ce qui permet à la pièce de n'être pas engagée de manière thétique: il s'agit d'esquisser une condition d'existence, plutôt que de défendre quelque chose à son propos; montrer plutôt que démontrer, les faits plutôt que les idéaux), certaines notions pêchant par leur degré d'abstraction (le sexe, le genre, le possible, le réel, la nécessité, la contingence). Par la symbolique de la séparation (entre soi et soi-même, entre persona et personne, masque et authenticité) et de l'ignorance malheureuse, la pièce consiste dans un acte de dévoilement (le voile de tulle finira par tomber, brusquement, comme pour manifester le caractère décisif de l'instant). Que s'agit-il de dévoiler, comme par analyse ou déconstruction, et à qui  ? A celui-là qui se trouve engoncé dans une vie autre, un simulacre de vie, à celui-là dont la vie se trouve fabriquée par la biopolitique, malheureux qui se trouve dépossédé dans son bios même, objet d'un logos réifiant et disciplinant, révéler qu'un champ des possibles traverse son corps, et que l'être substantiel n'est in fine qu'une construction arbitraire masquant le devenir, la genèse (la substance n'étant qu'hypostasiée).

Toute la question est alors de savoir si la genèse du vivant est déterminée dès l'initiale embryonnaire de l'être (la rencontre des gamètes vaut-elle loi ? loi biologique, ou loi également sociale ? la loi du sexe est-elle redoublée par la loi du genre ? la culture vient-elle conforter la nature ?), ou si c'est l'indétermination qui fait autorité; de telle sorte qu'il faut ensuite poser la question d'une part de la nécessité ou non de choisir (faut-il vraiment être, ou bien femme, ou bien homme ?), et d'autre part de l'origine du choix (qui est l'instance légitime pour me produire femme ou homme ? si le sexe et/ou le genre s'assignent, de qui est-ce l'affaire ? de la médecine ? l'Etat ? la famille ? le sujet ?). Ce questionnement naît par les matériaux chorégraphiques, visuels et sonores de Barry n'est pas complètement blanc. 

1) Premier acte: le temps peut-il être perçu comme destin, ou en est-on réduit à des modélisations de l'ordre des chaos déterministes?

C'est par une scène intestine, ou devrait-on plutôt dire intra-utérine, que tout commence. Soraya Thomas semble alors vouloir rendre manifeste la confusion des sexes par laquelle toute vie commence: la bicatégorisation sexuelle perd de son évidence; on la croyait fondée en nature, on découvre la nature indécise, ne sachant pas ce qu'elle veut, ou plutôt délaissée de toute intention métaphysique, abandonnant au jeu des phénomènes la liberté d'improviser). Le sexe n'a pas pour propriété l'éternité mais se voit dévoilé dans son historicité, les organes génitaux étant comme générés dans un temps ouvert, caractérisé par le suspens(e).

(2) Deuxième acte: l'être est-il de l'ordre de l'alternative ? Ou bien, ou bien ?

La bicatégorisation sexuelle perd de son attrait épistémique pour décrire le réel lorsque surgit sur la scène un personnage monstrueux (interprété par Mariyya Evrard) en ce qu'il défie les règles normatives par lesquelles nous ordonnons le réel (passant des impressions chaotiques aux perceptions modélisées par la taxinomie): mâle, femelle ? Toute de collant vêtu, comme un serpent pétri d'érotisme, il ou elle (ça ?) a le corps triomphant mais inquiétant, fascinant et terrifiant par l'impossibilité de le nommer en raison des deux appendices que ça traîne au bout des bras, démesurément agrandis, comme des testicules ou des ovaires qui pendraient au sol, peut-être pour féconder la terre tel qu'on nous le raconte dans Le Banquet ("ils engendraient et enfantaient non point les uns dans les autres, mais sur la terre, comme les cigales"). La curiosité à l'égard du corps monstrueux se fait tout d'abord sous une forme inquisitrice, puisque les appendices se voient arrachés, brutalement, puis écorchés vifs afin d'en apercevoir le contenu, répandu sur le sol. Un tel corps ne mérite pas que soit garantie sa pudeur: il faut l'exposer, le montrer sur la place publique, le profaner.

On  pense à Herculine Barbin (dont les mémoires furent réédités par Foucault), cet intersexe révélant que la bicatégorisation sexuelle relève d'un substantialisme indu, obstacle épistémologique empêchant de connaître et surtout conduisant à la dévastation du corps par le corps médical (on sait combien la substantialisation du sexe est désastreuse pour les enfants tout juste nés et déjà, faute que leur ambiguité sexuelle soit accueillie, mutilés, transformés par un interventionnisme plastique qui décide de faire, de manière démiurgique, à partir d'un semblant de pénis un clitoris ou inversement). Une équipe allemande ayant réalisé une enquête sur 500 hommes sans ambiguïté génitale, a découvert que 55% d'entre eux témoignaient de caractéristiques gonadiques, chromosomiques ou physiologiques signifiant une identité ambiguë: ils n'entrent pas dans la définition "normale" du sexe mâle; doit-on alors considérer que 55% de la population est pathologique ? ou n'est-ce pas plutôt la règle de la bicatégorisation qu'il faut accuser de rendre malade ce qui est sain ? Quand l'idéal vient condamner le réel, quand ce qui prétend instituer la norme produit de l'anormalité à un niveau quantitatif tel, il semble que ce soit la règle qu'il faille faire tomber en ruine plutôt que la population qu'il faille redresser. Les intersexes ne sont pas l'exception qui confirme la règle, mais l'indice que la règle ne vaut pas: c'est la vie qui seule peut être fondement des valeurs, et dès lors que la vie se manifeste dans son ambiguïté sexuelle même, alors c'est que cette ambiguïté est désirable et qu'il ne convient pas de l'abolir dans une intention clarificatrice.

Le projet nietzschéen de transmutation des valeurs permet de surprendre les idoles, de leur déclarer la guerre au marteau, afin d'accueillir la vie de manière dionysiaque plutôt qu’apollinienne, en buvant à sa corne d'abondance, en consentant à son excessivité, à son débordement : "Il y a de la naïveté à dire: l'homme devrait être fait de telle manière. La réalité nous montre une merveilleuse richesse de types, une exubérance dans la variété et la profusion des formes. Et n'importe quel pitoyable moraliste viendrait nous dire: Non, l'homme devrait être fait autrement ?!" (Le crépuscule des idoles).

Faisons fi de la tendance coupable de la science à chercher un fondement naturel à la bicatégorisation, de telle sorte qu'elle institue des primes par lesquels observer les phénomènes biologiques, biaisant ce qui est.  Questionner, avec Harding, les conditions matérielles de production des sciences: le sujet de la connaissance doit faire l'objet d'un processus d'objectivation aussi rigoureux que ceux dont font l'objet les objets de connaissance. Il revient à la communauté scientifique d'examiner de manière critique leurs propres positions de connaissance: la prétention à l'objectivité ne peut faire l'économie d'une compréhension du sujet connaissant dans son historicisation (ainsi on pourra se rendre sensible au biais qu'est le phallogocentrisme tel que Derrida le pense; il ne s'agit pas tant de renoncer à la science que de refonder l'idée d'objectivité scientifique, qui ne saurait se masquer le caractère polarisé, intéressé et donc biaisé de toute position de connaissance).

(3) Troisième acte: quand la société s'en mêle

C'est la meilleure scène de la pièce: une scène tout bonnement hallucinante, dénotant une maîtrise technique de la part de l'interprète ( Maéva Curco-Llovera) qui impose le respect. Injonctions depuis les haut-parleurs, voix robotique (transcription de la communauté sociale unifiée, normalisée) qui par un dispositif d'itérations impératives contradictoires produit dans le corps soumis une chorégraphie de gestes, de postures, d'expressions qui confine au cauchemar de la réification absolue. C'est un temps heurté qui se manifeste, scandé par les ordres, les aboiements, un temps qui ne devient pas, qui perd de sa durée vivante et mélodieuse, mais qui n'est qu'une juxtaposition inerte d'instants figés, déshumanisés, qui décomposent atrocement le corps et émiettent l'âme, faisant de la danseuse un amas de matière sans vie, non pas animé mais mécaniquement mis en mouvement par un moteur sonore qui semble travailler pour un pouvoir totalitaire qui ne laisse derrière lui que ruines et dépeuplement.

Soraya Thomas procède en deux temps: d'abord, elle montre en quoi le genre relève de l'assujettissement (apprendre à être sujet en se conformant aux normes reçues, par imitation, par obéissance); ensuite, elle montre en quoi le sujet par ses pratiques itératives conforte le genre au lieu de le subvertir.

(4) Quatrième acte: la réconciliation

C'est une pièce libératoire que Barry n'est pas complètement blanc, en tant que le final de la pièce permet de restaurer la possibilité du pas complètement, la perte réjouissante des idoles et des absolus, la grande délivrance qu'est ici non la mort de Dieu mais la mort des assignations transcendantes. Il ne s'agit pas tant de remettre en question les idées de sexe et de genre, que de mettre en évidence leur nature accidentelle, de leur faire perdre de leur suberbe essentialiste, de les faire retrouver le plancher des vaches, le seul qui soit réel. Se débarrasser des arrières-mondes et vivre, n'accepter pour normativité que celle qui émane de sa propre vie: celle-ci pourra bien n'être pas erratique et aventureuse (on a bien le droit de s'identifier à un sexe et à un genre déterminé; nul devoir d'obscurcir ce qui est clair; l’ambiguïté n'est en aucun cas de l'ordre de l'injonction mais du possible, pour des êtres toujours en instance de formation et donc de déformation), mais il est crucial d'en reconnaître le tempérament, la nature idiosyncrasique, sans vouloir subsumer par force les corps et les esprits sous des catégories closes et aliénantes.

C'est l'analyse de Butler dans La structure psychique du pouvoir et dans Trouble dans le genre:

Un sujet ne peut demeurer lui-même qu’au prix d’une réitération […] de ce qu’il est. Cette dépendance du sujet à l’égard de la répétition qui assure sa cohérence constitue peut-être son incohérence, son caractère incomplet. Cette répétition, ou, mieux, cette réitération, deviennent ainsi les non-lieux de la subversion ; elles marquent la possibilité d’une ré-incarnation de la norme assujettissante.

Ce n’est que dans les pratiques répétées […] qu’il devient possible de subvertir l’identité. L’injonction à être d’un certain genre produit nécessairement des ratés, une variété de configurations incohérentes qui, par leur multiplicité, excèdent et défient celle-là même qui les fait advenir. […] [Comment rendre possible] une répétition qui ne soit pas entièrement contrainte par l’injonction à reconsolider les identités naturalisées ? […] Le fait de ne pas arriver à devenir « réel » et à incarner le « naturel » est, à mon avis, un échec constitutif de tous les accomplissements du genre pour la bonne raison que ces lieux ontologiques sont fondamentalement inhabitables. […] La répétition parodique du genre révèle l’illusion de l’identité comme une profondeur irréductible et une substance intérieure. […] Il s’agit […] de répéter en proliférant radicalement le genre, et ainsi de déstabiliser les normes du genre qui soutiennent la répétition.

Ce que montre Butler, dans ce texte,  c'est qu'il y a une échappatoire à l'assujettissement genré: dans la mesure où le sujet n'existe que de manière performative, il est toujours possible de choisir la répétition pathologique à la répétition normale, comme le montrent par exemple les drag-queen en recourant à la parodie, de telle sorte que le genre se manifeste dans sa comédie même, et donc sa contingence. En exagérant avec outrance la nature théâtrale du genre, les drag-queen révèlent que défaire le genre n'est pas de l'ordre de l'utopie: s'il n'y a dans le genre rien de naturel, si la base essentialiste du genre s'effondre, alors le réel se libère de toute chaîne. Je peux devenir autre en ne perpétuant pas l'identité assignée, en cessant l'itérabilité des pratiques performatives normales qui n'ont plus rien de sacré: faire vaciller les normes, se dérouter soi-même. 

Samedi 24 octobre 2015, théâtre des Bambous, saint Benoit, la Réunion.