samedi 17 octobre 2015

Al Cubo, Compagnie Betti Combo


Une métaphore touchante de l'existence comme performance pour accomplir la "beauté du geste", telle que la pense Breton: restituer au geste même sa valeur, contre l'idéologie de l'esthétique qui proclame l'interversion de l'acte et de son résultat. L'homme comme créature toujours déjà installée dans un monde qui le précède et lui interdit toute création ex nihilo, est condamné ou bien à l'impuissance (à quoi bon faire ? le monde comme "branloire pérenne" n'est qu'une destruction en marche) ou bien à la dérision (l'homme comme bouffon avec ses velléités de splendeur: les chefs-d'oeuvre ne sont pas pour lui). 

Mais, comme le montrent les trois personnages guignolesques qui s'évertuent sur la scène à produire du beau quand même il serait peu de choses, on peut avec le plus grand sérieux s'attacher à faire, même si on ne sait pas bien quoi (on l'apprend en le faisant, et ainsi des orgasmes capillaires naissent des gestes endiablés que n'auraient pas nié les danseurs d'une tarentelle des Pouilles): l'important n'est plus tant l'oeuvre achevée (ni la noblesse des matériaux choisis: de vulgaires sceaux sur lesquels s'asseoir comme sur une cuvette de w.c. dans un triptyque qui ressemble étrangement aux Three Figures in a room de Bacon), que le cheminement qui y mène, élégant et rythmé, spectacle vivant des corps qui négocient ensemble, dans une rivalité enfantine créative, l'enjeu de la rencontre. L'enchaînement des gestes comme enchantement du corps et communion des corps (souvent à leur corps défendant): un sens condensé en des instants absolument ponctuels et en même temps reliés les uns aux autres en une véritable chorégraphie. Les gestes ne sont pas langage mineur, ersatz embryonnaire d'orateurs incapables, mais créateur de signification à même le corps, engagée dans la chair. Traquer la beauté du geste, braquer les gestes justes, dans leur grandeur puis dans leur décadence.

La beauté du geste, c'est à la fois l'élégance, et la grâce:
- de l'élégance, et quelle élégance que "l"Unique-trait-de-pinceau" de Shitao, traduit ici dans la perfection de l'économie des moyens quand les personnages d'un geste confèrent aux sceaux un équilibre architectural dont on sait la fragilité
- de la grâce, cette beauté mobile engendrée par les corps en mouvements. ces corps animés par un esprit qui peut instiller un jeu dans la matière. Quand elle grimpe sur son mât chinois, c'est comme si quelque chose de la légèreté de l'âme d'Illara Senter était communiqué au corps, de telle sorte qu'il est soustrait à sa pesanteur. Et on pense au Rire de Bergson ("l'immatérialité qui passe ainsi dans la matière est ce qu'on appelle la grâce").

Schiller définit la grâce comme beauté de la forme sous l'influence de la liberté (l'homme est cet être qui intervient "par sa volonté dans l'anneau de la nécessité" et qui amorce "en lui-même toute une série inédite de phénomènes"): Francesco Caspani, Fabrizio Rosselli et Illaria Senter manifestent cette liberté joueuse qui se dérobe aux désirs impropres et orgueilleux de l'oeuvre ex nihilo et du chef-d'oeuvre pour préférer s'amuser avec les formes, les imbriquer les unes dans les autres, les faire virevolter dans un ballet tonitruant, puis ensuite les désassembler, car nulle furie de l'ordre ici: c'est le désordre qui prévaut, c'est le désordre qui doit avoir le dernier mot de telle sorte qu'un autre ordre soit possible. 

Détruire pour pouvoir s'adonner à la joie de la gestation, le ventre vide plutôt que le ventre plein. La destruction se pare de tous ses atours esthétiques, dès lors qu'on y voit non plus le prétexte d'une déception et d'un découragement, mais plutôt l'élan vital qui donne un surcroît de forces. Les trois compères, des moues boudeuses initiales, passent au sourire triomphant de celui qui comprend qu'il convient de tuer pour faire naître, et qu'il y a de la joie infinie dans l'instant magique de la saignée, ce moment de vérité où à la fois s'accomplit l'oeuvre (l'apothéose) et le passage vers celle qui suit. La fragilité des œuvres humaines devient la pierre de touche de la beauté: la vulnérabilité, cette disponibilité à la blessure, est occasion opportune pour se remettre en mouvement, non pas dans une intention réparatrice (il ne s'agit pas de rénover ce que la nature a abîmé, de perpétuer l'ordre ancien en luttant contre la destruction incessante de la nature) que dans une imitation de la nature elle-même, qui a pour loi le crime. Comme un écho au libertin de Sade, qui montre que la destruction est nécessaire à la nature dans la mesure où "elle ne parvient à créer qu'à force de détruire". Le meurtre comme "base des lois régénératrices de la nature": voilà la joie des trois apprentis meurtriers, qui éprouvent la jouissance frénétique de défaire ce qui a été fait, et qui a pourtant requis l'ingéniosité patiente des gestes. Car la destruction n'est que renouveau des formes et variation délectable des extases face à cette mouvance du spectacle. La vie comme première génération, la mort comme deuxième: non pas ennemie de la vie, mais perpétuation.

Jouir de sa futilité et de la futilité de ses œuvres, et entreprendre quand même, la nature dérisoire de ce qui est fait n'obérant aucunement le plaisir infini du faire et du défaire; être à la ressemblance du monde, versatile. 

Samedi 17 octobre 2015, salle Gramoun Lélé, Saint Benoit, la Réunion.