vendredi 25 septembre 2015

Emmanuel Meirieu, Mon traitre


Dans De beaux lendemains (adapté du romain éponyme de Russell Banks), le parti-pris était le même: témoigner, tour à tour, de ce dont il faut rendre compte, ou de ce dont il faut rendre des comptes, dans cette sorte de tribunal où résonnent les coups de feu comme autant de coups de marteau d'un juge). Post-mortem, toujours, mais avec une inversion: dans De beaux lendemains, la culpabilité est du côté des survivants dévastés par l'accident du car; dans Mon traître (adaptation des deux oeuvres de Sorj Chalandon, Mon traître et Retour à Killybegs), c'est le mort qui ploie sous les pierres accusatrices de ceux qu'il a par son crime défaits dans leur identité d'ami et de fils, et qui se relève, comme un Lazare évadé du tombeau, mais celui-là n'a pas eu les honneurs des rites mortuaires (charogne à même le sol profané, le manteau le recouvrant n'étant pas là comme le linceul qui caresse sa pudeur mais comme le voile destiné à épargner à notre vue le spectacle de celui qui ne mérite plus d'être reconnu, celui dont la renommée est d'horreur, celui dont on n'a la mémoire du nom que pour l'abomination qu'il a commise: l'infâme, le vil). Comme Lazare tout du moins, il aura droit à une perpétuation temporaire de sa vie, il va revenir d'entre les morts, supplément de vie pour un corps non glorieux et pas même humain: une bête qui va devoir regagner son humanité, son discours étant la tentation performative, non pas de regagner une nature infralapsaire (celle d'avant la chute, celle d'avant la trahison), mais de gagner une identité par-delà la trahison, qui intègre celle-ci sans l'annuler ou l'amoindrir, qui l'assume dans toute son intensité dramatique aux yeux du monde, de l'ami, du fils.

Deux actes: l'ami, le fils trahis et leur révolte contre l'impardonnable; cette oraison funèbre qui crie la schizophrénie du traître, cet être double dont on se remémore l'humanité (celui-là qui m'apprit à pisser, celui-là duquel je fus l'imitateur, parce qu'il était pour moi le modèle) puis dont on conspue la non-existence, toute entière convertie en traîtrise (toute la vie étant contaminée par cette identité nouvelle, rien ne résistant au soupçon généralisé: quand tu respirais, l'étais-tu, traître ?). La mélopée du fils trahi par le père, comme en écho au pourquoi mon Dieu m'as-tu abandonné christique: cet inconnu qui ne s'est pas donné à comprendre, qui a brouillé les pistes, qui s'est raturé lui-même de telle sorte que l'anonymat est proclamé: seul subsiste l'oeuvre criminelle dont l'auteur s'absente puisqu'on ne sait plus qui il est. Wake up dead, exhorte-t-il, inlassablement, réitérant l'ordre face à la dépouille. Et le deuxième acte, la levée du corps, non pas en son sens rituel (celui-là n'a pas droit à trouver le repos de l'inhumation, de dernier voyage depuis la mise en bière jusqu'au cimetière) mais en son sens littéral: il se lève, et il parle. Prendre la défense de soi, se raconter pour être racheté par ceux dont a été leur traître: car, c'est toute la gravité de l'événement, mon acte n'exige pas seulement que je me l'approprie, il exige encore que je permette aux autres qu'ils digèrent l'incomestible que je leur ai mis en bouche, moi le nourrisseur, moi l'empoisonneur (et c'est toute l'ambivalence du modèle qui se fait jour). Trahir, ce n'est pas seulement se trahir, c'est encore être le traître des autres. 

Le pardon est-il possible ? A moitié, semble nous dire le personnage, joué par Jean-Marc Avocat, à la fin de son oraison: lui qui toute sa vie durant fut celui par qui le malheur arriva, lui le destructeur qui fait s'écrouler le château de pierres sur la mère écrasée, c'est bien le corbeau, le corbeau noir croassant dans le ciel plombant irlandais, la malédiction personnifiée. Mais il n'a que la main du traître, Tyrone. Traître, il l'est, mais traître seulement, il n'est pas, nous dit-il avec son bras déployé en aile macabre: l'image est belle, parce qu'il s'agit bien, non de dire avec une naïveté confondante que sous le traître, il y aurait l'homme (les oripeaux du corbeau ne recouvrent pas le corps, comme une Peau d'âne); non, la traîtrise est bien assumée comme la substance même de Tyrone, elle dit qui il est; mais elle ne dit pas tout, et c'est pourquoi il parle, sa parole endossant la charge d'une identité hétérogène. Si je dois être pardonné, si je peux l'être, c'est en tant que traître. 

Vendredi 25 septembre 2015, théâtre du Grand Marché, saint Denis, la Réunion.