mercredi 5 août 2015

RERO, Sans titre (BEAUTIFULFORTHEWRONGREASON...)

Hors-sol est une exposition au pavillon Carré de Baudouin qui propose des installations immersives de RERO. Réalisée in situ, la proposition plastique de l'artiste part de l'ergonomie du lieu pour se décomposer en six dispositifs sans ordre chronologique (la déambulation du spectateur est appelée à s'émanciper de toute balise préalable) et dont l'ancre commune serait le "hors-sol", qui à la lettre se dit des cultures dont le milieu racinaire n'est pas le sol naturel mais un substrat neutre et inerte, milieu reconstitué et isolé du sol.

On songe, en cheminant dans l'exposition, à l'importation de la notion de hors-sol depuis son acception agricole jusque dans le domaine de la régénération: ne sommes-nous pas, depuis les avancées techniques de ces dernières décennies, les nouveaux-nés hors-sol ? De la fécondation in vitro à l'émergence des technologies de l'ectogenèse, nous avançons sur l'itinéraire de l'artificialisation des lieux d'émergence (d'où viens-je ? au début n'était pas le in utero mais le in vitro) etde la désexualisation des origines (l’événement inaugurateur n'est plus la rencontre moite et brûlante des corps différenciés, mais l'habileté froide du technicien).

Sans titre (BEAUTIFULFORTHEWRONGREASON...): un plateau de 203 m2, sur lequel sont disposées des pierres volcaniques semées de petits miroirs qui sont comme des flaques ou des lacs au milieu des terres émergées.

La promenade du visiteur n'est pas licencieuse mais guidée par un ordre qui la précède: dès qu'on arrive au seuil de la porte et que le panorama s'offre à nous, il se donne non seulement comme déjà exploré par un aventurier, mais comme déjà aménagé par des générations entières et administré par un pouvoir institué; il n'y a pas de simples traces d'un passage furtif, mais un véritable dispositif institutionnel, le sentier du Grand Randonneur qui serpente entre les pierres et qui est au lieu ce que la carte est au territoire. On pourrait se croire dans la nature, mais tout est déjà produit et utilisé: les dimensions utilitariste et fonctionnelle de l'espace sautent aux yeux. L'anthropisation, c'est-à-dire le passage du wilderness ou état-zéro environnemental à l'artificialité d'un écosystème transformé sous l'action de l'homme (qui dérange l'espace - cf. le déplacement des pierres pour faire apparaître la ligne du chemin -, et qui introduit des éléments envahisseurs dans un lieu jusqu'alors peuplé uniquement d'éléments autochtones - cf. les miroirs), fait apparaître l'espace comme une intervention: il n'y a plus ici de tabou du site, et la postérité n'a plus comme les peuples premiers de rapport sacré à la nature. Les dieux ont déserté les pierres volcaniques qu'on peut réordonner sans crainte dans la mesure où rien de sacré n'y séjourne plus. 

Se donne à voir une certaine tentation romantique de RERO, le regret de la grandeur révolue de la nature comme manifestation de la majesté divine et lieu de recueillement contemplatif. Les miroirs parsemés ici et là pourraient faire écho au topos du paysage-état d'âme où scruter son intériorité reflétée, mais l'impossibilité de se voir fait obstacle à cette interprétation (les miroirs sont disposés de telle sorte par rapport au sentier qu'est obérée par principe la noyade de Narcisse). Dès lors c'est aux autres comme confrères que l'on se rapporte plutôt qu'à soi: les aïeux qui ont débarrassé le plancher pour habiter les profondeurs mais dont je profite des panneaux indicateurs laissés sur un espace désormais connu et domestiqué (j'arrive dans un monde déjà digéré), mais aussi les contemporains qui empruntent avec moi le chemin, parcheminé par nos empreintes. 

L'impossible aventure, en somme: où que les pieds portent, on rencontre l'autre déjà là (l'autre avec qui partager la demeure, négocier le territoire), en chair et en os ou à travers les traces qu'il a laissées derrière lui;  et notre situation "hors-sol" nous fait quitter un milieu racinaire premier et étrange pour une radicalité pauvre et artificielle qui nous ressemble tant (puisque nous l'avons pensée puis réalisée) qu'il nous est désormais interdit de nous perdre. Savoir où nous allons: la victoire de l'ordre sécuritaire sur la liberté comme mise en péril de soi (survivre en milieu hostile et mouvant, vivre dignement dans l'incertain) et de la société (le wanderer errantvagabonder dans l'espace comme dans ses pensées, sans partition).

Mais le sacré a-t-il vraiment déserté les lieux ? Une seconde lecture peut voir dans Beautifulforthewrongreason une oeuvre "médiologique", qui montre que les échanges horizontaux entre membres d'une communauté ne suffisent pas à maintenir sa cohésion dans le temps (la communauté n'étant alors pas système mais grouillement indifférencié menacé de désintégration et de dispersion), et qu'il est nécessaire que le tissage se fasse aussi par la verticalité de la mémoire, par la référence à des opérations organisatrices qui précèdent et transcendent l'immédiateté des interactions. Comme le donne à penser l'axiome d'incomplétude ou "trou fondateur" ("aucun système ne peut se clore à l'aide des seuls éléments intérieurs au système", écrit Debray), la clôture horizontale du groupe n'est possible que par sa mise en transcendance, sa verticalité, son ouverture à une altérité symbolique qui est, dans Beautifulforthewrongreason, rendue visible. L'hétéronomie insurmontable du corps politique se lit dans le chemin, qui n'est alors pas profane mais sacré: le sentier du Grand Randonneur, c'est une sécrétion de sacralité qui se mue en orthodoxie (la croyance droite perpétuée comme socle de la communauté). On marche tous sur le même chemin, et c'est là la condition de possibilité de la sociurgie, c'est-à-dire de la mise en forme de la matière sociale, qui de masse devient proprement corps.

Mercredi 05 août, pavillon Carré de Baudouin, Paris.