jeudi 6 août 2015

Mona Hatoum, Corps étranger



L'installation Corps étranger  se présente comme une cellule cylindrique dans laquelle on pénètre pour alors découvrir, à nos pieds, sur le sol de la cabine, un écran lui aussi circulaire sur lequel sont projetées des images agrandies du corps de Mona Hatoum, filmé dans l'envers et dans l'endroit, intus et in cute, de l'intérieur et sous la peau, de manière littéralement panoptique (l'endoscopique devenant exoscopique, la caméra étant alors comme un vitrail qui, ici non métaphoriquement mais littéralement "par la lumière [fait] passer du visible à l'invisible"): la caméra est tantôt l'outil qui caresse la chair comme enveloppe superficielle, et tantôt la perce - lance inquisitrice aux oripeaux lumineux - en pénétrant les orifices conduisant aux cavités profondes, inaccessibles au regard. Voyeur de peep-show dans la cabine, nous entendons (de manière amplifiée également) le rythme des pulsations cardiaques du sujet quand la caméra s'introduit sous la peau, et le souffle de sa respiration quand elle se contente d'effleurer les pans externes. Le corps de l'artiste nous est livré comme phénomène nous affectant de toutes parts, phénomène d'une beauté bizarre, comme la définit Baudelaire dans ses Curiosités esthétiques, comparable ici au cadavre et à la charogne, corps vivant et pourtant en décomposition (l'artiste semble faire preuve d'impatience: ne pas attendre que la mort dévoile ce que la vie, par son intégrité, cache: ce corps aux contours bien définis, le défaire, le déconstruire sans le tuer, exposer ses entrailles sans faire cesser la circulation du sang, les amplitudes de la respiration, les rythmes du cœur). Le jugement de l'affreux nous étreint pendant que nous le remettons en question ("Qu'y a-t-il de si affreux dans des entrailles exposées à l'air ? Pourquoi la vue  du dedans d’un être humain fait-elle reculer d’horreur et boucher les yeux ? Pourquoi les viscères seraient-ils laids ? Qu’y a-til d’inhumain à considérer l’homme avec sa moelle et son écorce sans faire de distinction entre le dedans et le dehors ?" écrit Mishima dans Le pavillon d'or): nous sommes dégoûtés en même temps qu'attirés par ces imagesd'un corps vivant, palpitant, et néanmoins morbide,  obscur et sanguinolent, quasiment post-mortem ou d'outre-tombe.

La question du corps féminin comme tabou se dessine: Mona Hatoum dévoilant ses intérieurs semble nous offrir ici l'expérience du numineux, du mysterium tremendum, dans la mesure où la profanation de la chair (par le sujet lui-même, qui ici apparaît comme celui qui dispose de son corps devenu objet de connaissance non sans la violence des moyens assimilables à un viol technologique par les orifices; et par le spectateur: le corps filmé est là, sous nos pieds, la cabine étant si étroite qu'il n'est pas possible de ne pas le souiller, l'investir comme le conquistador arpente la terre découverte, ici défrichée) est à la fois fascinante et terrifiante, et notre complicité dans cet attentat au sacré nous fait nous sentir coupable d'une faute dont la punition est prochaine (ce puits d'images n'est pas tant un socle sûr ou un promontoire qu'un trou béant qui menace de nous engloutir; par sa forme vaginale, il redouble la transgression). Les techniques invasives de l'imagerie médicale apparaissent comme des déflorations, des mises à nu impudiques qui font jouir en même temps qu'elles insufflent la crainte du châtiment qui menace. On pense à Actéon voyeur, dévoré par la vision interdite de Diane dénuée. Mais réduire les images à l'obscène serait manquer qu'elles sont aussi bien le medium permettant de découvrir le dénuement et la vulnérabilité de l'individu: en se mettant plus qu'à nu, en mettant dehors ce qui est dedans, Mona Hatoum dévoile le désarmement de l'être, non pas citadelle assiégée mais déjà toujours offerte, disponible, impossible à prendre parce que déjà prise.

Le thème de la surveillance dans ses extrémités, de la visibilité permanente et absolue apparaît aussi: la médecine comme l'une des structures occidentales du bio-pouvoir, c'est-à-dire comme pouvoir qui ne porte plus tant sur la subjectivité juridique que sur des sujets dénudés, des vies plutôt que des existences contractuelles et abstraites. Mona Hatoum montre alors comment l'imagerie médicale est une technologie de contrôle sur le corps, examiné, scruté, étudié. Ici, la vie est alors pensée ce par quoi on résiste au pouvoir en le mettant sous les phares: la politique a un enracinement vitaliste, dans la mesure où en se saisissant par elle-même des objets du pouvoir (la caméra endoscopique), l'individu avec cynisme va à confesse et ce faisant empêche la scrutation de sa subjectivité par le pouvoir car le rapprochement de l’œil avec le phénomène (le spectateur n'a les images qu'à quelques dizaines de centimètres du visage) empêche toute prise de pouvoir (il faut distinguer entre images optiques et images haptiques: ici, ce qu'on voit nous saisit et nous happe comme une Gorgone de telle sorte que nous sommes rendus impuissants, en raison de l'immédiateté de l'expérience, de l'absence de distanciation possible).

Enfin, on réfléchit à la question de l'identité: ce corps qui n'est plus tout à fait le sien, mais qui devient objet posé par terre, exige alors tout un travail de reconnaissance et d'appropriation ("ça", est-ce moi ?), tant il semble y avoir étrangeté entre le moi et les images des sinuosités anales et vaginales (paradoxalement anonymes - ce pourrait être la chair morcelée de n'importe qui, tant nos intérieurs sont impersonnels par distinction d'avec le visage - et profondément personnelles, intimes). Le titre, Corps étranger, semble à la fois désigner la caméra colonisatrice, le spectateur voyeur et indésirable, et le corps lui-même, disjoint du sujet, mis à distance, et esseulé alors, attendant d'être repris par quelqu'un qui, comme le chien est l'écho de la propriété, parle en son nom, fasse mouvoir ses membres, en somme soit sujet de sa vie.

Analyse passionnante de l'oeuvre à lire ici: Jenny Slatman, L'imagerie du corps interne

Jeudi 06 août 2015, Beaubourg, Paris.