mardi 4 août 2015

Laurent Fortier, Figurines à tête discoïdale



Les figurines à tête discoïdale de Laurent Fortier pourraient passer pour les emblèmes de l’impuissance : ces choses de fer inanimées font l’économie de la vie jusqu’à se passer des organes permettant la traduction de la volonté en actes (les bras ne sont pas même ballants puisqu’ils ne sont pas) et à simplifier ceux qui pourraient être moteurs (les jambes et les pieds sont stylisés à l’extrême, et se voient condamnés à ne plus pouvoir remplir leur office : les figurines ne marchent pas mais piétinent un sol qui les soutient plutôt qu’elles ne l’arpentent). Dès lors les figurines seraient aux antipodes des vivants, ces êtres de chair et de sang se définissant par le jaillissement perpétuel d’une volonté de puissance par laquelle ils s’assimilent le monde par une forme de nutrition en déployant autour d’eux un champ d’actions possibles.

Mais le concept même d’impuissance apparaît en réalité inadéquat pour penser l’essence des figurines : l’impuissance n’est un défaut, un manque ou un vice que par comparaison d’avec un étalon qui transcende l’individu – la norme impérieuse à laquelle on le soumet. Si la normativité du vivant semble bien indiquer l’impuissance comme une déviance monstrueuse (le vivant impotent est celui dont la puissance ne peut s’actualiser alors même qu’elle est en germe), celle de l’inorganique libère l’être de la légalité du mouvement. La figurine a l’impotence pour règle et non pour manquement ; l’immobilité n’est pas pour elle le pis-aller dont il faudrait s’accommoder en la déplorant mais l’état normal. Si on comprend ici la normalité non plus en un sens statistique (le normal comme moyen, comme ce qui s’observe le plus fréquemment) ou social (le normal comme conforme, comme adéquat aux règles formulées par la totalité culturelle), mais en son sens fonctionnel (le normal comme approprié, comme l’état permettant à l’être de s’épanouir  et de fonctionner de manière optimale compte-tenu de ses caractéristiques singulières), alors peut se dévoiler la positivité de cette économie des membres : l’impuissance apparaît alors comme une forme de majesté et non plus de débilité, et la figurine pourrait même alors jusqu’à tracer pour nous les courbes d’une existence possible et désirable, qui quand bien même elle serait inadéquate stricto sensu pour les vivants que nous sommes, peut néanmoins servir de modèle sinon à imiter continuellement, du moins à observer.

Exister et non pas vivre : cesser de s’affairer dans le monde pour assurer une subsistance aussi précaire que vaine (car la vie n’est que l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort) et s’adonner à une contemplation du réel qui, indifférente qu’elle est à son ordre (peu importent à la figurine les événements : elle ne se réjouit ni ne se déplore – le monde n’est pas un mur des lamentations  -, ne se souvient ni n’anticipe), peut accéder à la pure présence des choses, c’est-à-dire à une forme d’éternité ou de disparition du temps qui se voit neutralisé comme devenir, comme succession d’apparitions disparaissantes. C’est précisément parce que la figurine n’est pas biologiquement concernée par son environnement (ce monde réduit, ce milieu au centre duquel on se place de manière impérieuse, empire dans un empire) qu’elle peut exister dans le monde (qu’elle ne prétend présider, envers lequel elle ne nourrit aucune velléité de pouvoir). L’insensibilité des figurines est le gage d’un heureux désintérêt qui délivre de toute volonté de puissance : c’est parce que la figurine n’a pas faim et n’a pas soif qu’elle ne dévore la chair du monde ni ne s’abreuve à ses sources. Dès lors c’est toute l’altérité du monde qui est sauvegardée au lieu d’être engloutie et proprement dénaturée (le vivant est celui qui pour perpétuer son existence digère l’altérité au point que le différent devienne même). Les figurines sont les êtres qui parce qu’ils ne vivent pas mais existent, contemplent l’ordre du monde sans le corrompre, et sans être corrompus eux-mêmes (quand bien même la figurine serait, par force, engagée dans le devenir – le fer rouille comme les visages se rident -, elle n’en est pas moins incorruptible dans la mesure où elle ne souffre ni n’agonise). L’extériorité n’est pas pour la figurine une épreuve car elle n’engage aucun commerce avec le monde : c’est tout le paradoxe de ces sculptures que d’être placées , c’est-à-dire d’être en situation quelque part, tout en se soustrayant à tout échange avec les choses ; il n’y a pas pour elles de « près » ou de « loin », de proches et d’étrangers ; citoyenne du monde - cf. les selfigurines - elle est partout chez elle parce qu’elle ne s’attache nulle part à construire un environnement hospitalier. Dès lors son rapport au monde se voit-il déchargé du fardeau écrasant de la responsabilité : la figurine est un être-dans-le-monde qui n’en assume pas les fautes, dans une forme d’innocence qui la dégage de tout devoir de répondre de ce qui est (rachetée par nature, elle n’a pas à attendre le pardon et l’absolution).

Ce qu’on peut imiter donc dans la figurine, c’est cette sage indifférence, ce manque d’appétit qui rend possible le dévoilement du monde, tel que le pense Bergson dans Le rire : la figurine est celle qui, parce qu’elle a été façonnée par l’artiste, peut éveiller en nous le poète, c’est-à-dire nous conduire à déchirer le voile qui s’interpose entre la nature et nous ; elle nous rappelle que, s’il faut vivre, c’est-à-dire appréhender les choses dans le rapport qu’elles ont à nos besoins, nous pouvons aussi exister, c’est-à-dire contempler le réel sans l’obscurcir par une perception affamée qui n’entend du monde extérieur que la rumeur incessante des affaires ; elle nous répète que le monde n’est pas seulement la version simplifiée livrée par nos sens, mais qu’il existe pour lui-même et que si nous nous aveuglons, pour un temps, à nos désirs pressants, nous pouvons rencontrer le réel dans la pureté d’un regard sans organes.

Cette interprétation qui se refuse à tout anthropomorphisme et à toute analogie entre forme plastique et visage expressif des passions de l’âme (de la même manière que le marbre trahit les dieux qu’il est censé manifester) se heurte néanmoins à l’épiphanie des têtes des figurines : ces disques aux renflements et orifices mimant les yeux, le nez, la bouche, les oreilles, se donnent à voir comme langage, comme dévoilement d’une subjectivité qui parle (qui crie même silencieusement, comme dans Le Cri de Munch), et qui s’annonce comme vulnérable et misérable, comme « l’étranger, la veuve et l’orphelin » (Lévinas, Totalité et infini). La contemplation des figurines nous donne alors à penser le conflit entre deux tentations, d’une part celle de la mort anesthésiante (représentée par la figurine toute-puissante parce qu’impotente), d’autre part celle de la vie qui expose au risque de la déréliction, de l’abandon, de la souffrance.