dimanche 21 juin 2015

Snow Therapy, Ruben Östlund


Snow Therapy est un petit bijou dans son architecture quasi tectonique qui, grâce à l'art géométrique d'une itération de scènes symétriques, interroge la possibilité même de la famille, cette micro-société dont les fondements naturels sont mis à mal par une catastrophe tout aussi pseudo-naturelle, l'avalanche contrôlée. 

Une famille suédoise en vacances dans les Alpes françaises. Le  père, la mère et les deux enfants, un hôtel de luxe, avec ces longs couloirs qui desservent les chambres, sortes de cellules servant de réceptacle et de cocon pour que se déploient dans un espace sain, purifié, hygiénique, les rapports intra-familiaux. Les tableaux de l'harmonie bien huilée, dans une forme de propreté morale qui s'écoule dans le siphon de la salle de bain où on se brosse les dents en chœur. Tout cela aurait pu continuer ad vitam, tant les conventions guident paisiblement l'existence bourgeoise des quatre personnages, dont les routines donnent à voir la communion ordonnée et manifeste de toutes les cellules onomastosées, tant au niveau conjugal que filial et fraternel. 

Mais le caractère factice et artificiel de cette mécanique aseptisée finit par être dévoilé avec une précision chirurgicale, au bénéfice d'un événement à la fois final et inaugural qui trace la frontière entre deux mondes. On déjeune au restaurant et voilà que l'avalanche survient, et inexorablement dévale la pente jusqu'au point de submerger tout ce petit microcosme privilégié sur sa terrasse surplombante. Mais la catastrophe n'a pas lieu, ou du moins n'est pas celle que l'on attendait. Ce n'est pas la fin du monde, c'est la fin d'un monde et en même temps les structures mêmes de ce monde qui se dévoilent: celui de la famille qui dans ses fondements mêmes est proprement dé-concertée par ce bouleversement silencieux provoqué par la fuite du père qui abandonne femme et enfants pour sauver sa peau et revient, un semblant penaud tout de même, à la table. 

On pourrait ne rien voir et continuer, comme si: après tout, rien n'a eu lieu, l'engloutissement redouté ne s'est pas produit. Mais quand bien même la petite famille sauve les apparences et, d'un commun accord implicite, poursuit le cours de son séjour alpin, tout dérape. Le poison s'est instillé dans toutes les veines, et le malaise envahit petit à petit chacun des membres de la famille qui, lentement mais sûrement, s'individualise et ne peut plus jouer l'osmose initiale qui apparaît dès lors comme une véritable imposture (tombent les masques). L'unité a explosé, tout se lésarde et se pulvérise, et si le père ne veut voir que léger couac qu'on peut faire mine de ne pas avoir entendu, la mère est travaillée par la fausse note et demande des comptes: le père ne s'en sortira pas à bonne affaire. On se rappelle l'analyse de Goffman, qui par son concept de "rôle" éclaire la nature de nos rapports sociaux: il convient de tenir son rôle sur la scène du monde, et ne pas satisfaire les attentes que les autres nourrissent à notre égard, c'est provoquer le malaise du corps social tout entier. Le père a fui, là où il aurait dû être à la hauteur de sa partition, et sauver en héros ceux envers lesquels il a selon la société (et non la nature), cette source prescriptrice et normative, devoir viril de protection. Mais le père a agi comme un sauvage ou comme un animal, selon son sexe et non selon son genre, en se conformant à l'instinct de la biologie au lieu d'obéir à la seconde nature que l'éducation et l'habitude sont censées avoir instaurée. 

Toute la seconde moitié du film tient alors du procès: c'est un supplice de vérité auquel on assiste. Il convient pour la mère de produire la vérité, au moyen du dispositif double de l'aveu et du témoignage, le second venant au secours du premier dans la mesure où le père se complaît dans une forme de déni grotesque qui s'explique par le parti-paris confortable et assez lâche d'une temporalité cyclique, qui engloutit l’événement dérangeant en aplanissant toute aspérité, et qui est rendu possible par une conception perspectiviste de la vérité: le père s'emmure dans sa représentation thérapeutique du réel et refuse de se faire le héraut de sa propre culpabilité, au lieu que la mère exige que la vérité, soubassement nouveau du couple (qui jusqu'alors se contentait d'un discours convenu, conventionnel), triomphe dans son objectivité. Si elle accepte au départ de produire un discours concerté qui puisse réunifier les deux partis, elle finit par résister à cette vérité de façade qui est certes rassurante en ce qu'elle perpétue la structure familiale, mais ne peut subsister en raison de la lucidité nouvelle conquise par l'avalanche qui en répandant le manteau blanc sur la table du déjeuner a mis en exergue la superficialité de la relation conjugale. Dans la mesure où la version commune de l'incident ne peut plus être maintenue, c'est au second mécanisme du témoignage qu'il convient de recourir, et la mère n'aura de cesse de mettre le père au pied du mur en appelant les tiers à la barre, comme ce couple qui fait office de miroir et qui sera lui aussi travaillé par les déchirements consécutifs aux questionnements inédits (fuirais-tu ou secourrais-tu les enfants ?). La technique est là pour assurer la scientificité de l'observation méthodique des faits: la scène, filmée, ne peut qu'aboutir, par la force des choses, à un discours consensuel. Cette soirée entre amis semble être la traduction moderne de la description foucaldienne du supplice à l'âge classique: le supplice comme nouvelle péripétie de la vérité, en tant qu'il a pour fonction de faire éclater la vérité en poursuivant cette fois-ci sous les yeux du public le travail de la question.

L'assomption enfin obtenue du crime par le coupable permet la reconstruction de l'édifice familial; la mère pardonne et le couple travaille à "sauver la face" du père grâce à la mise en scène d'un épisode du roman familial nouveau, où le père apparaît comme sauveur de la mère, devant les enfants. Tout est bien qui finit bien ?

Non, la scène finale , dans le car, semble traduire l'impossibilité du lien, l'insincérité fondamentale de la conjugalité et de la parentalité, qui à la fois en tant que contrats artificiels conclus dans la civilisation, et en tant qu'associations spontanées et naturelles (le soit-disant instinct maternel, qui semblait admis, se voit mis en doute dans cette seconde fuite, celle de la mère qui n'a plus rien de nourricier) , sont mis à mal et terrassés par un individualisme premier et inamovible. 

L'étude anatomique de la famille par Ruben Östlund relève quasiment de l'autopsie.

Sainte Clotilde, 21 juin 2015.