lundi 18 mai 2015

J'ai tué ma mère, Xavier Dolan


Le premier opus du jeune québécois est tout bonnement hallucinant. Un autre Mommy, que j'ai trouvé bien plus puissant que son aîné. L'obsession de la figure maternelle (toute mère est haïssable, et qui a oublié qu'il a haï ne se connaît plus lui-même) qui cristallise les passions y trouve une figuration saisissante. 

Au lieu que Mommy conduisait le spectateur à plutôt investir le point de vue de la mère que celui du fils (la sainteté d'une mère débordée par la marginalité de son enfant ingérable), J'ai tué ma mère tient dans un ensemble de dispositifs qui nous manipulent de telle sorte que nous sommes mécaniquement contraints à épouser la perspective du fils sur une mère qui ne peut être perçue, parce qu'elle est cette autre que notre filiation nous prescrit d'aimer, comme l'insupportable, l'haïssable, celle dans laquelle on refuse d'autant plus à se reconnaître qu'on sait l'évidence du lien qui nous unit (étrangement et non intimement) à elle. Toute une phénoménologie de l'agacement, cette forme minorée de la haine qui va jusqu'à la destruction non pas réelle mais idéale de l'autre qui insupporte parce qu'on est contraint de le côtoyer alors qu'il ne nous ressemble pas. 

Dolan questionne cette difficulté du devoir-aimer: 
- aimer non pas celle qui aurait fait l'objet de notre élection, d'un amour d'autant plus fort qu'il n'a aucune nécessité mais relève à la fois du hasard (celui de la rencontre) et de la volonté qui s'engage librement (dans un temps qui s'élabore, qui n'est qu'une succession d'instants, et non une éternité subie pour laquelle on aurait signé une fois pour toutes). Cet autre avec lequel je ne suis pas biologiquement apparenté, cet individu que j'ai choisi et qui est, circonstantiellement, mon âme soeur, précisément parce que nous ne sommes pas frères de chair.
- mais aimer celle qui nous est imposée par l'absurdité d'une contrainte destinale aussi insignifiante qu'elle est pesante (de cette lourdeur à la fois spatiale et temporelle: aussi longtemps que durera l'enfance, le foyer sera partagé).

Dolan questionne avec acuité la fausse évidence de la maternité: parce que se reproduire ne garantit nullement qu'on produise une image de soi avec laquelle l'intimité sera naturelle, alors il se peut que ma mère ne soit pas faite pour avoir le fils que je suis, et que réciproquement je ne sois pas fait pour avoir ma mère. Que faire alors de cette mère dépareillée ? Bizarrerie de la biologie qui, à l'instar du personnage de Laurence Anyways, nous impose quelque chose de l'ordre du scandale plutôt que de l'évidence.

C'est toute la question de l'amour dans son rapport à la contrainte ou à la liberté qui est reposée: l'amour peut-il faire l'objet d'un devoir ? La doxa pose une différence de nature entre l'amour filial et l'amour conjugal, lequel serait la forme ontologiquement dégradée d'un amour absolu, inconditionnel, ayant pour tissu l'éternité plutôt que la discontinuité du temps. On aimerait sa mère ou son enfant pour la vie, parce que c'est ainsi, au lieu que les autres formes d'amour ne seraient finalement que des passions dont la contingence et la flottabilité en feraient des rapports minorés et oubliables. Mais Dolan montre au contraire que c'est plutôt l'amour filial, cet amour fixé par la biologie et contraint par la nature, cet amour qui a tout d'un destin, qui relève de l'impossible: dès lors qu'on doit aimer alors on ne le peut plus, parce que l'amour a besoin de ce coup de foudre qui frappe au hasard et de toute nécessité à la fois. On se souvient en regardant J'ai tué ma mère de l'analyse de Rousseau dans les Rêveries à propos de la générosité qui s'étiole et s'éteint dès lors qu'elle prend l'apparence de la contrainte, obligeant à faire un détour pour ne plus devoir croiser ce jeune garçon qui au lieu de recevoir le don du vieillard finit par le réclamer comme s'il était un dû. Le fils ne peut que se détourner de la mère (le désir impérieux de la fuite, le nouvel appartement convoité), parce que l'amour ne peut être un dû, ni dans un sens, ni dans l'autre.

Je ne te demande pas de m'aimer, je te demande d'abord de me reconnaître, c'est-à-dire de me constituer comme sujet indépendant de toi. Dès lors que cette subjectivité n'est pas reconnue (c'est l'Alzheimer de la mère, les oublis n'étant en somme que des négations, des anéantissements: toi, ma mère, tu oublies perpétuellement ce que je te dis parce tu me considères comme un prolongement de toi plutôt que comme un individu), alors les conditions de possibilité de l'acte d'aimer sont perdues. La mère est haïssable parce qu'elle voit dans le fils l'être "spécial", celui non pas qui constitue à titre d'individu une espèce à part entière, parce qu'il est tout un monde, mais celui dont elle constate la différence (à coup de sondages qu'exècre le fils rétif à toute comparaison car conscient des singularités indépassables qui constituent le tissu humain)  sans avoir le courage de l'apprécier. Le fils a cette générosité, sinon d'aimer le monde de sa mère, du moins de le reconnaître dans son originalité même, au lieu que la mère en place et lieu d'unicité ne voit qu'anormalité.

Lundi 18 mai 2015, théâtre Canter, sainte Clotilde, la Réunion
Jeudi 28 mai 2015, sainte Clotilde, la Réunion