lundi 11 mai 2015

Au bord du monde, Claus Drexel



Au bord du monde est un document bouleversant. Paris (infernal et édifiant à la fois), la nuit, des hommes. A l'ombre des monuments, ils parlent, depuis ce lieu archétypal qui traduit l'impossibilité de s'établir. De longs plans-séquences, où se donnent à écouter et voir l'ordinaire invisible et inaudible. Les treize sans domicile fixe se font alors de véritables témoins de l'époque. Une perspective singulière sur le monde, eux qui y sont au bord. Non pas des lépreux, mais des pestiférés, dans cet espace quadrillé par notre société disciplinaire qui, comme nous le décrit Foucault dans Surveiller et punir, au lieu de prononcer une mesure de bannissement, prononce une exclusion qui isole tout en soumettant. Ils résistent au normatif, Christine, Michel, Pascal et les autres. Ils existent, et malgré leur situation périphérique ont quelque chose d'essentiel et de central à nous dire. Drexel en fait des êtres rayonnants dans cette époque crépusculaire et impitoyable, non plus fantomatiques mais spectraux. L'esthétisme du film n'est que l'écrin de cette parole précieuse qu'il faut recueillir avec la plus grande responsabilité. Le grandiose et le sublime de la photographie (confiée à Sylvain Leser) sont nécessaires à cette vérité extatique ou visionnaire telle que la conçoit Werner Herzog: cette vérité qui se dévoile par intensification et illumination et qui tient ici dans l'évidence d'une fraternité avec ceux-là  mêmes qu'on a délaissés.