mercredi 1 avril 2015

Philippe Quesne, La mélancolie des dragons



Un portrait utopique de la bonté naturelle de l’homme, dans son enfance qui ici se fait à la fois phylogénétique et ontogénétique, dans la mesure où les sept gaillards semblent nous rapprocher tant de l’enfance que des origines de l’humanité, cette période de la naïveté et de l’innocence où le savoir ne génère pas les risques du pouvoir. Isabelle, ce regard jeté du dehors qui pourrait se faire normalisateur et discriminant, épouse les entreprises des rockers et s’éprend d’eux avec bienveillance. Une pièce réchauffante et glaçante à la fois, dans ces paysages faussement enneigés qui rappellent un air de Finlande, comme un contrepoint du livre de Paasilinna où dans un autobus les candidats en suicide font un dernier voyage. Réchauffante, parce que les personnages sont pétris de bons sentiments, dans cet accueil de l’autre sans jugement. Glaçante, parce que toute utopie creuse le fossé avec le réel, où les personnes ont des épines. Dans ce parc d’attractions, on ne fait que s’attirer sans jamais qu’on ait le goût de la répulsion centripète en bouche.

Une pièce infiniment mélancolique, c’est-à-dire nourrie du paradoxe du sérieux et du jeu. Tout est à la fois très grave et drôle, la vérité se jouant dans un décor de pacotille (les nuages ? une soufflerie à fumée ;  la neige ? un tapis de coton) dont les personnages révèlent peu à peu l’artifice, se faisant eux-mêmes les acteurs d’une pièce dont ils seraient aussi les scénographes.

Qui sont les mélancoliques ? Les personnages ? Non, ceux-là sont plutôt ceux qui refusent la mélancolie, cette scission d’avec un monde inhabitable dont on serait le spectateur lucide et désinvesti. Eux sont des héros du vouloir-vivre, des conquérants avides de l’affirmation de la volonté, portés et mus par leurs rêves entreprenants (car pour eux rien ne reste projet, tout passe de la puissance à l’acte) exprimés dans leur réalisation d’un parc d’attractions. Ils peuvent à partir de rien, ils font des miracles qui entraînent notre assentiment avec les matériaux les plus rudimentaires.

Les mélancoliques, ce sont les spectateurs de la pièce, qui ne peuvent que percevoir ce monde ci depuis cet arrière-monde-là, et ne peuvent que juger le réel à l’aune de l’irréel fantasmatique de La mélancolie des dragons. Que reste-t-il à faire ? Précisément rien pour celui qui ne consent pas déjà lui aussi à la vie (celui-là est déjà défait), sinon ou bien le suicide et son double (la tentation de la sécession, l'ermite hors du monde), ou bien l'ironie mordante et accusatrice (ces rockers ? des loosers pathétiques dont il ne faudrait que se moquer en tournant en dérision leurs réalisations ridicules). Car pour nous, les suicidés et les contempteurs de la vie, il n'y a pas de création possible: il nous manque l’immédiateté, la force du désir qui ne se regarde pas lui-même comme un objet et par conséquent se décharge sans obstacle. Dès lors que la conscience de soi fait irruption, alors la distanciation critique est néantisante et mortifère : tout perd de sa valeur à qui le regarde d’un point de vue étranger. La force des sept personnages tient à cette puissance de l’immédiateté qui rend tout infiniment précieux et nécessaire, absolu, même le plus insignifiant, jamais ridicule, jamais trivial, sauf pour les pessimistes (et par définition désœuvrés, condamnés à l’aboulie et à la stérilité) que nous sommes.

Le nom du parc qu’ils auront finalement choisi, « Antonin Artaud », fait écho à cette cruauté dont le poète veut faire la chair du théâtre dans sa dimension sacrée et existentielle, violente. On est réveillé, non pas devant le sang ou la barbarie, mais par le sérieux de ce qui est dit par-delà l’apparence ordinaire des expériences de loosers chevelus. Isabelle n’est pas simple spectatrice des attractions, mais comme le veut Artaud, le spectacle est autour d’elle et on peut même dire qu’elle fait partie de l’installation. Même lorsque, dans le final,  elle la surplombe depuis son escabeau, elle ne cesse de toujours y appartenir: parce que jamais elle ne juge, refusant d'embrasser le rôle du critique (d'art) mais se portant naturellement à être l'auxiliaire de la volonté de vivre de ses congénères, ces inconnus tombés en panne et qu'elle salue à l'initiale de la pièce, comme s'ils étaient ses frères.

01 avril 2015, théâtre de Champ-Fleuri, saint Denis, La Réunion.