samedi 25 avril 2015

Xavier Bazin - Souterrain Blues, Peter Handke


Une rame de métro. Et le plus beau misanthrope qui soit, vibrant de rage poétique et de passion pour la vérité, cette vérité d'au-delà du visible pour laquelle le dispositif de l'insulte est le mieux trouvé. Comment sinon nous démasquer, êtres outrageusement grimés que nous sommes ? Cet Alceste par un verbe odieux nous dévisage au sens propre, et ce n'est pas une chronique de la haine mais de l'amour (celui de l'humanité) qui vient heurter, avec une brutalité nécessaire, notre sensibilité d'apparat. Le voyageur, cet étranger, nous déshabille et nous force à reconnaître que dans nos habits du dimanche nous avons la laideur du quotidien. Les sarcasmes jaillissent d'un seul lieu mais rayonnent dans toute la rame: ce sont toutes les figures que nous endossons qui sont prises à parti. Vernis social, comédie mondaine: vulgarité de part en part. La mère, cet être qui enfante par souci de l'annexe de soi; le professeur, l'enfant, l'aveugle...Tous nuls et non avenus. Dans un crash, une fin du monde qui sonne comme le début d'une nouvelle ère, celle d'une solitude non peuplée de la mocheté de ses semblables, le misanthrope exulte. L'univers a appliqué sa sentence. Les infréquentables se sont tus dans le fracas de la collision.

La pièce aurait dû s'arrêter là. Justice est rendue. Arche de Noé, un seul homme à bord (il faut sauver ce qui doit l'être). Hélas, le second acte vient pervertir le premier: quelle déception que cette métamorphose du surhomme en chose flasque et dépendante ! Cette jeune fille, belle comme un cœur, contre laquelle il se blottit sonne comme l'annulation du procès à charge. Au lieu que nous étions tous, spectateurs, saisis de lucidité, convaincus de notre laideur, nous sommes par là réconfortés et encouragés à perpétuer les mensonges que nous nous faisons à nous-mêmes. La pièce s'annule elle-même dans cette douceur incompréhensible dans laquelle elle se clôt. On aurait aimé s'effacer dans l'implosion de la rame, et nous voilà à nouveau excusés de notre imperfection. Toute la première partie de la pièce a pour objet la perte des alibis, et réussit avec brio dans ce projet (l'interpellation donne lieu à l'aveu), et voici que la mauvaise foi peut renaître au lieu qu'en place et lieu de notre médiocrité proprement scandaleuse aurait pu advenir la genèse d'une nouvelle humanité. A la place de la révolution, on s'accommode. Tout est pardonné, et c'est une triste rédemption.

On pense à la diatribe désespérée de Ferré, Il n'y a plus rien, et l'amer vitupérant est plus fécond que le cœur réchauffé de Handke. Il n'y a plus rien. Et ce rien, on vous le laisse ! Foutez-vous-en jusque-là, si vous pouvez. Nous, on peut pas. Un jour, dans dix mille ans, quand vous ne serez plus là, nous aurons tout. Rien de vous, tout de nous. Nous aurons eu le temps d'inventer la Vie, la Beauté, la Jeunesse, les larmes qui brilleront comme des émeraudes dans les yeux des filles, les bêtes enfin détraquées. La priorité à gauche, permettez ! Nous ne mourrons plus de rien. Nous vivrons de tout.



Samedi 25 avril 2015, théâtre des Bambous, saint Benoit, la Réunion.