jeudi 5 mars 2015

N. Garraud, O. Saccomano - Othello, variation pour 3 acteurs, Shakespeare


Cette libre adaptation du texte shakespearien est mise en scène de manière brûlante et nerveuse par Nathalie Garraud et Olivier Saccomano,  de la Compagnie du Zieu.

Une arène aux 113 chaises pour figurer l'insularité du lieu et rappeler le globe, et ce quadrillage incessant de l'espace scénique, non pas à la manière foucaldienne d'une technologie disciplinaire, mais pour rendre compte de la mécanique de l'âme humaine, qui dès que s'immisce en elle le germe (ici, la jalousie), ne peut qu'aller jusqu'au bout de la dynamique initiée, faite d'une tension continue et saccadée. Othello épuise le mouvement jusqu'à ce qui est à la fois sa fin et son terme: la mort donnée et reçue sur une bâche aux douze étoiles de l'Europe.

Joué par Cédric Michel, le Général grimé d'une suie qui condense son étrangeté ( thématique du cycle de 3 pièces sur lequel travaille la compagnie entre 2012 et 2015, "Spectre d'Europe"), est manipulé par un Iago aussi machiavélique que possible, interprété par Charly Totterwitz, lequel ne s'arrête pas à un jeu de pouvoir simple, mais par toutes sortes d'artifices (au premier lieu desquels son incessante scrutation du regard du public: il fixe, il séduit, il appâte), utilise les spectateurs eux-mêmes, qui ont du mal à résister à la séduction, narcissisme oblige. 

Une réflexion passionnante sur la confiance, qui s'ouvre dès l'initiale de la pièce, avec ce monologue autour du marchant et ses marchandises et du capitaliste et son capital (tout échange a pour condition de possibilité la confiance offerte sur l'autel du risque): c'est la confiance qui perd Othello, lequel la donne à qui ne la mérite pas (pris dans les rêts de l'araignée Iago), et la refuse à qui en est digne (Desdémone). La confiance dans toute son ambivalence, à la fois valeur (qu'est-ce qui fait l'humanité d'un rapport d'homme à homme, sinon la confiance remise, l'abandon à l'autre) et danger (la vulnérabilité de Iago, joué par un Cédric Michel massif et puissant, écrasant de force mais créature affaiblie jusqu'à la moelle).

La variation autour de Shakespeare est volontairement ancrée dans le contemporain, et rappelle sans moralisme le pouvoir de la race, cette fiction qui ne commence à exister que lorsqu'on n'est plus chez soi: Cédric Michel ne se grime que lorsqu'il se confronte aux Vénitiens, ce qui traduit bien cette versatilité de l'étrangeté (cette fixation de l'identité qui ne s'opère que parce que les autres nous réifient). Sa couleur lui est imposée du dehors, par les relents racistes de la société vénitienne à l'encontre de l'Arabe, généralisée dans la pièce à toute l'Europe capitaliste.

Les trois acteurs embrassent tous les rôles du drame, et la transition de l'un à l'autre s'opère toujours dans un sorte de vestiaire, visible des spectateurs, qui rappelle le thème de la vanité en peinture: un crâne humain sur lequel sont accrochés les perruques, vestes et accessoires. C'est la mort qui guette, ce qui ne rend pas insignifiant ce qui se joue ici, mais renforce encore l'absurdité de cette mise à mort des valeurs (amour, confiance) et cette mise sur le piédestal des contre-valeurs (manipulation, réification).

Jeudi 05 mars 2014, théâtre du Grand marché, saint Denis, La Réunion.