jeudi 19 février 2015

Yuval Pick, PlayBach

Dans cette pièce conçue pour trois danseurs et interprétée ici par Lazare Huet, Madoka Kobayashi et Antoine Roux-Briffaux, c'est la métaphore de la vie sociale qui se manifeste.

Les autres, ces êtres que l'on supporte, dans toute l’ambiguïté de ce terme: les danseurs forment tantôt un corps monstrueux où les autres sont des parasites vivant aux dépends de leur hôte, tantôt un corps exagérément agrandi où les autres sont des appendices soutenant et appuyant la vie organique du tout. La société, cette réalité mouvante et étrange faite d'individus qui tantôt se juxtaposent désordonnément, tantôt s'associent véritablement, ce tissu à la fois conflictuel et accordé, entre cacophonie et harmonie.

C'est tout le concept de négociation qui prend forme visible: les danseurs sont constamment en train de rechercher un accord, toujours précaire, jamais acquis. La réalité sociale apparaît comme une suite inachevée de renégociations perpétuelles; les fessées que l'on adresse à l'autre traduisent le besoin non pas tant de solitude que d'isolement, et les quelques moments où les trois corps se séparent, pour avoir leur vie propre, débarrassée du rapport pesant à autrui, sont comme ces amples respirations permettant de reprendre force avant de recommencer le cycle des rencontres. L'homme, cet être tiraillé par son insociable sociabilité, recherchant frénétiquement l'autre (l'apoliticité comme inhumanité: l'impossibilité de l'autosuffisance) tout en voulant se désempétrer des implications fâcheuses de ce rapport nécessaire mais difficile. Négocier, ou comment supporter et se supporter les uns les autres....dans leur poids, ce poids sur lequel je peux m'appuyer (ce poids qui me porte), mais ce poids aussi sous lequel je ploie (ce poids qui m'est, littéralement, insupportable). Le rapport devient souvent lutte: on se fait face, et chacun veut aller dans sa direction propre; les deux corps exercent alors des forces opposées, et la négociation consiste à déterminer vers quel intérêt, cette fois-ci, on va favoriser (le tout étant alors de ne pas léser définitivement l'autre).

Une réflexion, aussi, autour du principe d'organisation de la société: loin qu'il soit transcendant, pouvoir étatique lointain et contraignant, il émerge de l'interaction elle-même, de ses négociations incessantes. Cette organisation sociale anarchique (au sens premier du terme: une puissance organisatrice qui part du peuple lui-même) se fait dans la joie et le jeu, sourires en coin et bouche en coeur. C'est amusés que les danseurs se regardent. Même lorsqu'ils ne sont pas en prise les uns avec les autres, le rapport idéal perdure: le danseur qu'on croit parti, car il a dépassé les frontières blanches de l'espace scénique, ne perd jamais du regard ceux qui sont en train de négocier, continuant dès lors à tisser le lien qui unit les partenaires du contrat social. La vie sociale comme spectacle, dans la visibilité de l'espace toujours public.

Mardi 17 février 2015, lycée Mahatma Gandhi, saint André, la Réunion.
Jeudi 19 février 2015, théâtre de Champ-Fleuri, saint Denis, la Réunion.