vendredi 6 février 2015

Whiplash, Damien Chazelle


Damien Chazelle signe un opus bien réalisé et très (trop ?) efficace. Un jeu d'acteur assez époustouflant, tant du côté de J.K. Simons que de celui de Miles Teller, dans les rôles faussement opposés et complémentaires du maître et de l'esclave (le rapport de forces étant bien plus complexe).

Une vision à la fois partielle et partiale  (mais peu importe, il ne s'agit pas ici de dévoiler une quelconque vérité à propos de l'expérience d'un interprète de jazz) de ce qu'est le génie, dans son rapport à la souffrance voire au martyre (la beauté exigeant une véritable mortification de soi, un resserrement de l'existence autour de l'exclusive poursuite de l'excellence, au mépris d'autres finalités sacrifiées). Est manifeste, aussi, une certaine expérience du plaisir, qui n'existe ici que sous une forme finalement très abstraite, non pas désincarnée (les effusions sanguinolentes des mains endolories du batteur sur ses baguettes à force d'un jeu torturé le démentent: c'est un peu un Black Swan transplanté dans le milieu du jazz) mais en tout cas sans dimension véritablement sensible: le plaisir n'est pas de l'ordre d'une joie créatrice et enthousiaste qui s'exprimerait par l'exaltation du corps, mais tient plutôt un certain orgueil, celui de la conquête du premier rang, de l'éminence (ici, il ne s'agit pas tant de se dépasser soi-même que de vaincre les autres, de triompher). 

On s'interroge constamment sur les réelles motivations du jeune batteur, et de son maître: s'agit-il d'inféoder toute son existence à un amour absolu et désintéressé pour la beauté ? Ou bien ne faut-il pas plutôt comprendre ces trajectoires de vie comme assez pathologiques en ce qu'elles n'obéiraient qu'à un sombre amour propre ? Le martyr supplicié n'épouse-t-il finalement pas plutôt sa propre cause ? 

Ce doute porté sur la finalité de l'expérience musicale se ressent jusque dans les rapports qui unissent les membres du jazz-band; un groupe qui n'a rien d'organique (les cellules d'un organisme étant censées se préparer constamment à se sacrifier pour la vie et l'intégrité du tout) mais qui est morcelée, et qui n'a d'unité que celle de la partition: non pas d'association fondée sur une solidarité parfaite, mais une vague juxtaposition qui n'a d'autre fondement que la sorte d'harmonie préétablie rendue possible par les feuilles posées sur les pupitres. Le paradoxe d'un groupe à la fois disloqué (et le chef-tyran, par la terreur qu'il fait régner, ne saurait être au principe d'une union: d'ailleurs, étouffé par son amour-propre, il est prêt à saborder le groupe pour se venger d'un affront subi).

La scène finale, véritable point d'orgue, non pas ambivalente mais duelle, constitue à la fois la consécration et le dépassement du rapport de force:
- d'une part consécration: la lutte intestine et rivale du maître et de l'élève devient presque outrancière
- d'autre part dépassement: sur le fil, à la toute fin, l'effacement de l'amour propre laisse place, d'une part, à l'expression du génie, de l'autre, à la reconnaissance de celui-ci par le maître qui voit son oeuvre de pédagogue ou plutôt de chercheur achevée.

Vendredi 06 février 2015, Lacaze, saint Denis, La Réunion.