jeudi 26 février 2015

David Bobée - Lucrèce Borgia, V. Hugo


David Bobée signe une mise en scène superbe, entre soufre et eau. C'est par les échafaudages métalliques que le palais prend forme, sorte de dispositif surplombant où les acteurs ne cessent de se suspendre, dans leur fougue folle, et où trône un musicien, Butch McKoy, dont les chansons lancinantes et lugubres participent à l'ambiance décadente d'une fin de siècle. Univers urbain, industriel, noir, avec ces échappées de fumée blanche, comme évaporées de l'asphalte.

La troupe des compagnons de Gennaro, aux accents prononcés (cette parole vivante, proche de la nature et des passions, loin de la langue rationnelle de la civilisation grammairienne où les accents écrits ont supplanté les accents sonores des affects), redoublent de force sauvage et même dans l'immobilité ou la lenteur, ils manifestent leur volonté de puissance, celle de la jeunesse qui ne craint rien et s'affirme sans aucune retenue dans le chant, la danse, le cirque. L'espace est parcouru, investi par cette rage de vivre et de conquérir propre à l'adolescence indomptée. C'est à un spectacle de l'immédiat que l'on assiste: une vie sans répétition, le refus de la préparation des gestes, l'action qu'aucune réflexion ou planification ne précède.

Lucrèce, interprétée par une Béatrice Dalle démesurément agrandie par sa longue robe noire, fait figure de femme monstrueuse, sorte de Léviathan, monstre marin infiniment puissant qui va rivaliser avec la meute, l'unisson des forces certes viriles mais encore enfantines des amis de Gennaro. Sa lourdeur tranche avec la légèreté des circassiens athlétiques qui dévorent l'espace avec agilité et grâce. Elle se meut avec gaucherie, pesenteur, encombrée de ce corps trop grand, en attente d'un supplément d'âme.

Le combat qui fait s'affronter Lucrèce et les huit jeunes hommes coupe le souffle par la violence qui se manifeste: ici, on ne se bat qu'à la force des bras et sans se toucher, mais la médiation de l'eau (qu'on frappe et qui rejaillit sur l'empoisonneuse) fait son office. La troupe soumet Lucrèce, devenue comme une bête à terre, noyée. L'eau, milieu guerrier par excellence ? C'est l'une des très belle trouvailles du metteur en scène, qui se saisit à contre-courant des attributs de l'ordre aquatique. Une eau cinglante, des éclaboussures qui meurtrissent et qui portent le coup mortel. L'eau, c'est un peu le poison du pauvre ou du non initié: tandis que Lucrèce appartient au règne de la culture (une culture pervertie, dénaturée, celle d'un monde précédant l'arche de Noé; luxe et volupté tels que Rousseau les pourfend), les compagnons de Gennaro sont encore dans la nature et y puisent dès lors leurs expédients; lorsqu'ils la piétinent et la frappent pour qu'elle rejaillisse, bombe aquatique, sur Lucrèce, c'est en réalité la nature elle-même qui agit à travers les jeunes hommes, alors qu'elle n'est réduite au rang de moyen, victime d'un détournement par Lucrèce, qui par sa science maîtrise les phénomènes et les assujettit à sa loi. 

Mais cette eau amie, ils finissent par la perdre et donc par perdre aussi leurs forces, au fur et à mesure qu'innocents, ils deviennent corrompus, contaminés par le monde monstrueux de Lucrèce, domestiqués par elle sans même s'en rendre compte. La scène du carnaval, où tout grimmés et travestis (loin de la nudité pure et originelle) ils forment une queue-leu-leu grotesque, traduit cet éloignement coupable de la nature. Dès lors Lucrèce assure sa domination absolue, qui culminera avec le triomphe de la dernière nuit, où, épuisés par le stupre, ils s'écroulent tous, vaincus. Dans cette scène finale, le symbolisme de l'eau joue à plein. Lucrèce, mère vorace, engloutit ses propres enfants, les lèche - avatar incestueux de la louve avec ses petits -, le tout dans le lieu scénographique, originel et fondateur du drame qui se joue et se clôt ici: l'utérus maternel qui enfanta Gennaro, plein de ce liquide amniotique à la fois pétri d'hostilité et vibrant d'un amour sacrilège.

Jeudi 26 février 2015, théâtre de Champ-Fleuri, saint Denis, La Réunion.