dimanche 28 décembre 2014

Timbuktu, A. Sissako



Un film sobre, dépouillé, minimaliste, qui suggère plus qu'il ne montre. Un portrait de la condition malienne, prise sous le feu des djihadistes et de leurs injonctions absurdes et totalitaires. Comment résister à l'oppresseur qui prétend régir l'existence alors qu'il ignore jusqu'à la langue même parlée par ceux sur lesquels il exerce son autorité brutale ? La médiation constante des traducteurs ne fait que signaler encore davantage la distance qui sépare les djihadistes (ces hommes venus d'ailleurs) de la population: une étrangeté absolue, un fossé entre fureur et douceur, sobriété des croyances et fanatisme religieux, destruction du fil temporel (la scène initiale de la profanation des statuettes sacrées) et continuité de l'héritage. Les fous de Dieu y sont désacralisés, toujours montrés dans leur paradoxale indécision qui traduit une foi creuse (à l'image de cette scène du rappeur occidental repenti qui, dans son entreprise de propagande, révèle son inconfort et son imposture): sans rapport à une quelconque transcendance, leurs visages sont hésitants, et leurs actions tâtonnantes, au lieu que les autres sont comme habités par une douce lumière, et filmés par des plans en plongée qui sont comme un regard de là-haut. Le dialogue entre l'imam et les fanatiques met en exergue la vacuité et l'incohérence spirituelles des seconds, qui en s'épuisant dans leur djihad extérieur en viennent à oublier le perfectionnement moral privé qui devrait être, s'ils étaient croyants sincères, leur affaire principale. Face à l'absurdité des impératifs proclamés (auxquels font pendant les ordres coraniques, rappelés par l'imam, suivant lesquels il ne saurait y avoir de pouvoir sans persuasion: Mohamet aurait-il lu les Lois, où Platon montre la supériorité de la parole - il faut persuader les sujets de la légitimité des lois -  sur la coercition pure ?), l'individu ne développe guère que quelques stratégies de résistance:
- la fuite qui ne saurait être qu'un éloignement, un exil perpétuel qui n'élimine jamais la menace: la famille des touaregs demeure sous le joug, quoique plus distant et donc plus abstrait, de la terreur djihadiste. Le meurtre du père apparaît finalement comme un destin inversé: c'est précisément ce à quoi il n'aurait jamais été promis, lui qui est la quiétude et la douceur mêmes, sans la prise de pouvoir islamiste. 
- la déraison. La folle du village est l'un des personnages les plus fascinants du film. Elle seule échappe absolument à l'assujettissement. Elle est la figure de la liberté, au cœur même de la cité investie par les envahisseurs. Rétive par définition aux ordres, elle agit comme bon lui semble, et ne dérange pas les djihadistes dans sa conduite licencieuse, comme si ces derniers reconnaissaient par principe le statut marginal de cette sorcière. 
- la négociation. Il est interdit de jouer avec un ballon ? Désormais les enfants du village joueront au foot en en faisant l'économie. On assiste à une scène surréaliste d'un match avec un ballon invisible. 

Quant à ceux et celles qui, plutôt que contourner, transgressent, c'est toujours de manière quasi résignée, et surtout sans tenter d'échapper aux sanctions. On se remet aux folles autorités sans mot dire, on subit les coups de fouets et les lapidations comme si cela était juste, sans jamais chercher aucune échappatoire, en reconnaissant son impuissance. L'horreur est alors subie de manière ordinaire: c'est toute la banalité du mal qui se fait jour.

17 décembre 2014, Cinépalmes, sainte Marie, La Réunion.
28 décembre 2014, Cinépalmes, sainte Marie, La Réunion.