jeudi 21 janvier 2016

Party Girl, Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis



Le portrait, entre fragilité et force, vulnérabilité et puissance, d'une femme à la croisée des chemins, dans ce lieu aporétique où on se demande que faire (l'avenir est-il contenu à titre de possible dans le présent ? ou ce que je suis contrecarre-t-il irrémédiablement et définitivement ce que je pourrais être ?). La tentation sincère du changement, et puis la lucidité sur ce qu'a de compromettant cette révolution de vie. Une réflexion sur l'identité, la lucidité sur ce qui en soi doit perdurer, même si cela est contraire aux injonctions sociales et familiales. La certitude de ne pouvoir changer, l'évidence de la nécessité de coïncider avec soi, ce courage d'aller à contre-courant, d'assumer la fracture entre l'individu et le groupe. Et l'espoir, quand même de pouvoir tisser le lien, même dans la sauvagerie, le refus de la domestication par le mariage, la vie "rangée".

C'est l'essence du langage au sens où l'entend Lévinas dans Langage quotidien et rhétorique sans éloquence qui se manifeste: un langage non tant comme lieu de la vérité qui se chargerait de révéler l'être des étants, non tant non plus comme instrument fonctionnel, pur ustensile de la communication pratique, mais un langage éthique qui ne serait plus Dit mais Dire, et par là produirait comme un surplus de socialité, c'est-à-dire une approche non oublieuse du prochain dans une forme de proximité qui préserve l'altérité, i.e. la transcendance absolue de l'autre. Quand Angélique s'adresse à ses enfants, elle le fait sans l'enthousiasme de la rhétorique éloquente, en abdiquant les armes, les ruses, les artifices de la persuasion: parler n'obéit plus qu'à l'impérieuse nécessité de l'adresse, de la communication, c'est-à-dire de la non-indifférence à l'autre. La thématisation du dit importe peu et s'efface derrière la sacralité du dire qui produit l'autre comme proximal. C'est un langage de l'espace privé, un langage non maîtrisé, qui ne cherche pas sa gloire et sa conquête dans l'arène politique des votants, mais la caresse de l'autre comme insaisissable. Les mots d'Angélique lui écorchent la langue, parce qu'elle parle comme la vulnérable qui fait don de sa peau, comme la martyre du soi.

Charles Lapicque, Bassin de saint Marc la nuit

On retrouve aussi dans le personnage d'Angélique tout un art de ce que Leiris appelle à la fois bifurs et biffures: Angélique, c'est celle dont l'identité est de bifurcations (à tout instant la décision peut cheminer par l'inattendu, se déprendre de ce qu'elle avait ouvert) est de ratures (les désorientations ne sont pas la substitution d'un sens à un autre, mais un surchargement de significations participant intimement les unes aux autres). De prostituée licencieuse à épouse ordonnée, on assiste au spectacle de celle qui est l'équivoque même, celle par quoi tous les choix comme miraculeusement se tiennent ensemble sans s'annuler. Angélique est ce boursouflement de bifurs, et ce non pas tant dans le temps, par le pouvoir créateur de la durée: elle l'est dans l'instant, et donc de manière spatiale plutôt que temporelle. Elle est le multiple simultané, l’ambiguë par excellence qui forme comme un monde bariolé. Dans Hors sujet, Lévinas analyse les tableaux de Charles Lapicque, ce peintre qui ne cesse de produire des variations de ses toiles, non pas parce qu'il procéderait par essais et erreurs afin de parvenir au chef-d'oeuvre dont les autres peintures ne seraient que les brouillons ou esquisses, mais parce qu'il conçoit la création comme avènement de l'inachevé. Angélique est cette inachevée qui, par son équivoque, est paradoxalement un espace infini qui se dérobe à un voir qui aurait ses horizons: elle ne cesse de produire, toujours, la négation de son horizon, parce qu'elle ne sait où elle va, parce qu'elle va partout à la fois. A l'Angélique biffée (la party girl) ne se substitue pas l'Angélique inédite: à l'instant de sa biffure, de son revirement, elle compte encore par le sens qu'elle n'a qu'en apparence révoqué et qui perdurera. Négation de l'identité, mais non à l'aide du devenir: dans la simultanéité même, et sans que le personnage se dissolve dans une schizophrénie faisant perdre tout caractère. Le personnage d'Angélique a ceci de génial qu'il est entier et reconnaissable tout en faisant fi de toute circonscription. Personnage surréaliste par excellence, fait de l'étoffe des rêves où les associations d'idées font que ce n'est pas du coq à l'âne qu'on passe, puisque la chimie des correspondances se laisse toujours discerner.



Vendredi 10 octobre 2014, Lacaze, saint Denis, la Réunion.
Jeudi 21 janvier 2016