dimanche 15 juin 2014

Joe, David Gordon Green



L'histoire se déroule dans le cadre d'une Amérique profonde sinistrée, en proie à la violence nue, où la légalité est celle de la nature, dans un état de non droit où est évidente l'impuissance des forces policières et institutionnelles.

Se dresse face à nous tout l'éventail des figures de la brutalité masculine, et ce dans tous leurs théâtres (la paternité, la sexualité, la conjugalité). On se demande alors si l'homme dit civilisé l'est définitivement ou si la domestication n'est toujours que précaire, fragile et temporaire, laissant la brèche ouverte pour des retours à la sauvagerie antépolitique. Peut-on se maîtriser soi-même ? Le travail apparaît comme une activité  faisant œuvre civilisatrice: il est un divertissement (c'est autant d'heures dérobées au crime) mais il va aussi jusqu'à s'élever au rang de véritable instrument de construction personnelle, par lequel l'individu polit  ses pulsions primitives et bestiales.

Le chien est une figure intéressante dans le film: d'une part en raison de l'inversion sexuelle (c'est une chienne, et ses attributs sont aux antipodes de ceux des figures féminines telles que la soeur - mutique -, l'amante - acueillante - ou la prostituée - subissante), d'autre part parce qu'il est partagé entre domesticité et sauvagerie. Le chien traduit ainsi l'impureté de tout état, ni jamais de nature, ni jamais tout à fait civil non plus, dans la mesure où la civilité est toujours dans une certaine mesure superficielle, ne faisant taire que momentanément le flot des passions conflictuelles (qu'il est parfaitement impossible d'endiguer ou d'abolir, mais seulement de sublimer, avec la frustration et les échecs que cela suppose).

Le rapport au père maltraitant est finement travaillé. Il est fait à la fois d’amour inconditionnel (la scène très touchante de l’imitation par le fils du père, dont on singe sans moquerie les travers les plus abominables, qu’on pardonne d’office) et de détestation (le fils apprend à haïr ce père, et donc à s’en émanciper : il y a de l’imprescriptible, il y a de l’impardonnable, de l’inexcusable). Ce  père affreux, qui pervertit jusqu’à la moelle le rapport à son enfant, constitue le contrepoint absolu à la mère de Cohen qui par sa seule existence prouve celle de Dieu.

 Le suicide est lui aussi un acte pétri d'ambivalence: il est à la fois indice d’humanité (le seul rachat possible est dans la destruction, la mort qu’on se donne comme preuve ténue de la conscience de la faute commise, de l’existence ratée), et forme de lâcheté suprême (ce fils qu’on abandonne encore), voire manifestation ultime de la méchanceté (se replier dans la mort, la fuite comme seule réponse dès lors que le rapport de maltraitance a perdu ses conditions de possibilité, dans la mesure où le fils n’est plus le faible dont peut abuser : une vie qui n’avait de sens que dans la domination exercée sur l’enfant, et à laquelle on met donc un terme dès lors que cet asservissement est rendu caduc).

 Le film souffre un peu de sa nature didactique: on regrette les images un peu simplistes qui initient (des arbres fragiles qui ne sont bons qu’à être tués) et clôturent le film (des arbres fragiles dont un tuteur va prendre soin de la vulnérabilité). L’enfant est celui qu’on bat et humilie au départ, puis celui qu’on soigne et qu’on élève au fil du film – processus initiatique par la substitution du mauvais père par le bon père – et qui finit par devenir un adulte fort pouvant désormais s’occuper des autres faibles.

15 juin 2014, Cinépalmes, sainte Marie, La Réunion.