jeudi 1 mars 2012

Une éthique animale peut-elle avoir du sens ?

Les énoncés d’une éthique animale ne rempliraient pas les conditions sous lesquelles elles pourraient être douées de sens : 

1ère condition : les énoncés d’une éthique animale ne sont pas capables de nous faire prendre conscience du mal que nous faisons aux animaux. 

2ème condition : quand bien même les énoncés d’une éthique animale seraient capables de nous faire prendre conscience du mal que nous faisons aux animaux, cette prise de conscience demeure factuelle et ne se hisse pas jusqu’à la normativité. La conscience en resterait à un stade descriptif et indicatif (je fais du mal aux animaux) et non impératif (je ne dois pas faire de mal aux animaux, ou je dois continuer à faire du mal aux animaux). Grâce à l’éthique animale, j’aurais tout au plus conscience de ce qui est ; mais jamais de ce qui doit être. L’éthique animale devrait perdre son nom d’éthique car elle n’aurait un statut documentaire et une fonction informative ; de la même manière que j’apprends que le sable au fond de la mer est blanc, je suis informé du fait que les poussins mâles sont broyés vivants à la naissance. 

Une difficulté formelle que je rencontre face à ces deux conditions : vous distinguez deux niveaux (considération morale et obligation morale) dont j’ai du mal à cerner la différence. J’aurais davantage compris votre raisonnement si vous aviez distingué entre un niveau factuel (les animaux subissent telles et telles pratiques) et un niveau moral (ces pratiques sont mauvaises). Or vous écrivez que la première condition consiste dans une prise de conscience du mal fait aux animaux, tandis que la seconde consiste dans l’avènement d’un impératif moral (ce mal ne doit pas être fait, ou doit être continué). Je reste perplexe : cela signifie-t-il que vous considérez la possibilité d’un devoir du mal ? Ce qui est mal peut-il faire l’objet d’un impératif moral ? Toute conscience d’un mal n’est-elle pas par définition de nature morale (bien et mal étant des normes qui n’ont de sens qu’à l’intérieur de ce champ) ? 

La première condition n’est pas remplie : les énoncés d’une éthique animale ne sont pas susceptibles de faire prendre conscience à l’homme du mal dont il est l’agent. La raison en serait que de tels énoncés sont en rupture avec l’usage ordinaire du langage et présupposent pour avoir du sens non la morale commune mais celle du héros. En somme, les énoncés de l’éthique animale n’auraient de sens que dans un autre monde, avec d’autres hommes : en l’état, ils sont spatialement et temporellement hors du monde. Je me répète, mais je ne comprends pas vraiment cet argument : tous les impératifs moraux ne sont-ils pas d’inspiration héroïque ? Avant de passer dans la morale commune, ne se formulent-ils pas d’abord en rupture avec l’ordre moral donné ? Bergson décrit bien dans Les deux sources de la morale et de la religion ce processus d’élargissement et d’agrandissement, cette marche en avant ou dilatation qui implique une reconfiguration totale de la vision du monde et de soi et une libération tant par rapport à l’ordre extérieur (la cité) qu’intérieur (notre propre conscience). La morale commune impliquerait selon vous la coexistence d’au moins deux ordres, l’’humain et l’animal ; et les énoncés d’une éthique animale n’auraient alors qu’un sens esthétique (respecter l’ordre auquel je n’appartiens pas et dont j’admire, de l’extérieur, la cohérence). L’éthique animale a précisément pour finalité de briser cette coexistence qui est d’ordre spectaculaire (les animaux comme ceux qui sont offerts à notre vision) : elle confond ce qui est distinct, elle ouvre ce qui était clos. Dès lors, des énoncés qui semblent excessifs (tu es un monstre car tu manges les animaux) perdent de leur étrangeté. Encore une fois, ceux auxquels on adressait le discours suivant lequel leur racisme était une monstruosité morale pouvaient aussi bien rétorquer que leurs accusateurs employaient un langage vide de sens. 

La deuxième condition n’est pas remplie : les énoncés d’une éthique animale ne sont pas aptes à faire naître en nous un sentiment d’obligation. Vous vous rangez en somme à l’avis de Bergson, selon lequel seule l’imitation peut être à l’origine d’un impératif moral. C’est précisément la fonction que j’accorde à l’éthique animale : loin d’être un simple discours, elle est avant tout de l’ordre de l’agir. Je ne crois pas que la production de sens nouveau soit réservée à l’action (ou alors l’écriture doit être considérée comme action à part entière). Et avant la morale ouverte, il y a la morale qui s’ouvre…Que l’éthique animale rencontre des obstacles dans son idéal performatif ne signifie pas qu’elle reste lettre morte.Elle produit du sens, peut-être inaudible encore de certains, mais qui rencontre des échos. 

On pourrait objecter que l’éthique animale devrait quitter tout bonnement l’ordre du discours pour se cantonner dans celui de l’action. Elle devrait cesser d’être assertive et se limiter au militantisme, en appelant de ses vœux des héros qui emporteraient dans leur course la société tout entière. Mais ne peut-on penser la possibilité d’un héroïsme discursif ? Imite-t-on toujours des actions ? Ne peut-on aussi imiter des discours qui prennent soudainement sens pour nous ? En outre, la médiation de l’écriture permet de pallier les limites éventuelles de la désobéissance civile. Celui qui se contente d’écrire perd certes de sa force persuasive, mais au moins peut-il s’exprimer ailleurs que depuis son cachot…

Vous dites que les questions éthiques n’ont de sens à être posées que pour ceux qui s’interrogent en première personne. En somme l’éthique animale serait un débat interne à la communauté des personnes ayant développé une certaine sensibilité et une certaine réflexion particulières et n’ayant aucune légitimité à être discutées par la sphère politique dans son ensemble. Qu’ils en discutent seuls et laissent donc ceux à qui ces questions ne font surgir qu’indifférence et perplexité tranquilles ! S’interroger sur les normes d’un rapport de l’homme à l’animal ne vaudrait que pour ceux qui ont développé cet intérêt spécifique, et il serait à la fois vain et envahissant de sommer ceux qui ne ressentent ni culpabilité ni inquiétude morale de répondre à une telle accusation sans fondement. Les individus sans scrupules n’ont pas à répondre de reproches qu’ils ne se font pas eux-mêmes dans leur for intérieur. Les difficultés et les limites qui me semblent pouvoir être objectées à votre position sont les suivantes :

1) A-t-on toujours conscience de mal agir ? Suffit-il de ne pas se sentir coupable pour n’avoir à répondre de rien ? Votre position m’apparaît excessivement confiante en une naturalité et une innéité du sentiment moral. Ce dernier n’a-t-il pas plutôt besoin de se construire, et souvent en opposition à soi-même et à des croyances premières ? Ne peut-on apprendre à avoir des scrupules ? Dès lors, il est légitime que ceux qui en ont tâchent de les éveiller chez les autres. C’est d’ailleurs souvent ainsi que sont rendues possibles les grandes révolutions sociales : peine de mort ou esclavage n’ont pu être abolies que parce qu’une minorité a rendue sensible la majorité au caractère essentiel de la réflexion sur des questions qui, de prime abord, n’avaient pas de sens pour elle.

2) Vous dites qu’il n’existe aucun argument fondant la légitimité d’un intérêt, pour tous, des questions d’éthique animale. Si j’ai bien compris, la raison en est que seuls ceux qui « vivent avec les animaux » peuvent percevoir l’intérêt de cette question. Je répondrais alors que la vie humaine intègre en son sein le rapport à l’autre animal. Le seul fait que l’homme s’en nourrisse atteste l’existence de ce rapport, quand bien même il serait indirect (nous avons plutôt rapport à l’animal mort que vivant). Dès lors que l’expérience nous impose de nous rapporter à un objet, n’est-il pas légitime de nous interroger sur les modalités de ce rapport ?